‹ La souveraine; comédie en trois actesChapitre 7 sur 22 · RENÉE, OLIVIER · texte numérisé non relu

RENÉE, OLIVIER

(Renée, restée seule, va vivement vers la fenêtre ; on voit passer sur la terrasse Méryac, qu'elle suit longtemps des yeux. Puis elle va vers le piano et commence distraitement une phrase.)

OLIVIER, entrant.

C'est du Grieg ?

RENÉE Oui, la Chanson de Solweig. . .

OLIVIER

Vous êtes restée là? On vous cherchait dans le jardin.

(Il s'assied devant son bureau, prend une revue, et se met

à lire).

RENÉE, au bout de quelques instants.

Olivier ?. . .

OLIVIER, sans lever la tête.

Quoi donc?

RENÉE Ils sont partis?

Ils sont allés faire une promenade. (Il se remet à lire.)

RENEE, s'approchant du bureau et s'asseyant devant Olivier.

Olivier.

OLIVIER Mais quoi donc, ma chère amie ?

RENÉE, sur un ton de prière.

Ne lisez pas maintenant.

OLIVIER Mais quand voulez-vous que je lise? J'ai été ennuyé toute la journée par tout le monde, par votre père, par votre mère. . .

RENÉE Par ma mère?

OLIVIER Eh! oui, par votre mère, qui m'a fait des doléances, à propos de vous.

RENÉE, très douce.

Et vous trouvez que cela ne vaut pas la peine de m'en parler, au lieu de lire ?

OLIVIER Je sais que je ne parvi.**ndrai pas à vous faire comprendre que votre bonheur, — si toutefois on

peut employer ce terme ne répondant qu'à une pure fiction — , dépend de vous seule ; qu'il ouffirait que vous vous analysiez un peu et que vous consentiez à vous faire de la vie en général, et du mariage en particulier, une conception plus conforme aux idées de notre temps, plus conforme à la réalité, au lieu de vous laisser aller aux impressions confuses d'un esprit romanesque. Vous êtes malheureuse ? Etes-vous bien sûre que le fait même que vous le dites n'entraîne pas précisément un démenti à ce que vous avancez ?

RENÉE C'est tout ce que vous trouvez à me dire ? Vous ne m'aimez donc plus ?

OLIVIER Mais si, mais si. Seulement, je veux résister à vos idées de pensionnaire. Je ne veux pas que l'amour prenne le pas sur la raison, compromette l'arrangement rationnel de notre existence.

RENÉE, lentement, se rappelant.

On n'aime pas en se maîtrisant. . .

OLIVIER, s'approchant d'elle.

Mais je vous aime ; voyons, (souriant) vous avez la mémoire courte, Renée. Vous savez bien que vous êtes très tentante. Je vous assure que ce soir, par exemple, je vous aime beaucoup ; (lui prenant la main, puis le bras) vous êtes très déraisonnable, mais

cela vous réussit, cela vous donne quelque chose de plus piquant, de plus attirant, et vous n'avez aucune peine à atteindre le résultat que vous cherchez; je suis très amoureux, amoureux comme vous voulez que je le sois, vous voyez. . . (Renée s'est laissé aller à son étreinte.) Et vous voilà, VOUS aussi, comme je vous désire : vous ne faites plus de morale, vous êtes ma femme sans songer à rien, comme je vous demande de l'être. Vous êtes charmante !

RENÉE se dégageant brusquement de l'étreinte d'Olivier.

Non ! non! Pas comme cela ! Votre femme, oui; oh ! je voudrais l'être ardemment, complètement, mais je veux l'être tout à fait ou plus du tout. J'ai trop longtemps souffert votre amour égoïste et calculé. J'allais encore faiblir. Mais je me ressaisis à temps. Non! je ne veux pas, non! je ne veux plus être votre plaisir ! Vous aimer, oui 1 mais être aimée, sans réticences ! Votre femme, oui ! mais une femme tout à fait, une mère! Ah! non, de votre amour sans cela, je n'en veux plus! il m'écœure, il me révolte ! C'est l'amour égoïste et lâche, sans le but qui le poétise même lorsqu'on n'y songe pas. Mais songer à l'éviter ce but, avant même d'avoir un enfant, un seul dont la présence exalte et purifie. . . pouah ! non, je ne peux plus. . . je ne veux plus ! ... je ne veux plus ! . . .

OLIVIER C'est décidément une obsession, une manie... Je vous ai dit pourtant. . .

RENÉE Vous m'avez dit vos raisons de froid égoïsme, de fausse science, les raisons de ia peur.

OLIVIER

Je vous ai dit que je ne me reconnais pas le droit d'imposer à d'autres êtres l'obligation de vivre, de souffrir. C'est un droit inadmissible, que s'arrogent, seuls, les inconscients. Je ne suis pas de ceux-là. Et quand je vois des enfants, je ne puis m'empêcher de songer avec effroi à ceux qui ont osé les faire venir en ce monde, leur donner, en vertu de leur simple caprice, la tâche de vivre. RENÉE

Moi, quand je vois des enfants, je les entends chanter et je les vois rire !

OLIVIER

C'est de l'égoïsme.

De l'égoïsme ! mais puisque la seule joie que je voie en eux est celle de faire pour eux du bonheur, de me consacrer à ce bonheur, à leur donner toutes les beautés de la vie, à les préparer à bien goûter eux-mêmes, plus tard, en d'autres êtres, la tendresse et l'amour qu'ils m'auront donnés. De l'égoïsme dans la passion d'une mère ou d'un père

pour son petit ! Vous n'en croyez rien ! Vous avez peur, simplement, des responsabilités. Toutes vos raisons ne signifient rien d'autre. Mais moi, si je veux toutes les joies de l'épouse, je veux aussi toutes celles de la mère. Je veux avoir vécu une pleine vie, et une femme n'a pas vécu qui n'a pas connu ces joies-là 1

OLIVIER, s'approchant.

Allons, Renée, calmez-vous, voyons.

RENÉE, s'éloignant de lui.

Laissez-moi!... Oh! je ne faiblirai plus. J'ai faibli souvent, parce que je vous aimais, parce que l'amour l'emportait. Mais dans mon amour même, il y a de la maternité. Je veux un enfant. Et si votre amour ne veut pas me le donner, je ne veux plus de votre amour !

OLIVIER Cela devient ridicule; vraiment, ma chère amie, vous vous égarez.

RENÉE Prenez garde, Olivier, défendez-moi contre mes pensées, défendez-moi contre mes rêves.

OLIVIER Et comment ?

RENÉE En les comprenant, en consentant à vivre un peu sans analyse et sans raison, avec la seule

volonté de vivre et d'être heureux. (Se rappelant, sur le même ton que plus haut.) Sans se demander si l'on fait chose sage ou chose folle. . .

OLIVIER, reprenant sa revue.

Ma pauvre Renée^ vous êtes nerveuse. J'aurais pourtant bien besoin de travailler : j'ai commencé un chapitre sur la logique intégrale.

RENÉE Prenez garde, Olivier !

OLIVIER A quoi donc?

RENÉE A moi!

RIDEAU

Deuxième Acte

Même décor.

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