SCENE PREMIERE OLIVIER, KLARY
Olivier est assis devant son bureau. Klary, en robe-tunique très ample et coiffée de bandeau, est debout, appuyée au dossier d'une chaise, en une attitude composée.
KLARY Ah ! mon cher maître, oui, je rêve de cela : un intérieur flamand, murs crépis à la chaux, meubles de bois blanc. Oh ! de petites potiches seulement, çà et là. Les âmes paraissent plus grandes dans un décor de simplicité. . . Et là dedans dire des vers, des vers mystérieux, les dire très bas, les murmurer, que l'on puisse à peine deviner que c'est une voix humaine qui les profane. . . Je voudrais cela. . . J'en rêvais hier, au musée devant un primitif... Oh! un chef d'œuvre!!!
OLIVIER
De qui?
KLARY
On ne sait pas. C'est pour cela qu'il paraît plus beau. Vous ne trouvez pas qu'un tableau anonyme se vêt d'un mystère qui l'ennoblit, le fait captivant, supérieur aux autres ?
OLIVIER C'est joli ce que vous dites là! Vous permettez que je m'en serve ?
KLARY Pourquoi diminuer nos pensées en les écrivant, en les faisant passer par le dégradant labeur ?. . . C'est vrai : pour moi, ceux qu'on appelle les maîtres, leurs œuvres célèbres que la foule a souillées de son admiration, n'ont plus le grand prestige de l'art. Il me faut le mystère des choses dont on ne connaît pas l'histoire et que l'on croit médiocres; leur humilité m'émeut... Oh! ce petit primitif!...
OLIVIER Où donc est-il ?
KLARY Dans la grande salle des Van Eyck, derrière la
porte.
Oui, je sais : une vierge, des dalles, de petits
arbres, et une tour au fond. . .
KLARY Oui, c'est cela. . . Oh ! ces dalles?. . .
OLIVIER Il paraît que c'est un Snellaert. . .
KLARY Un Snellaert!... Que c'est mal de me l'avoir dit. Il n'y a plus de mystère. Voilà que ce n'est plus beau du tout! Vous êtes cruel !
OLIVIER Vous avez travaillé encore à votre Saint-Georges ?
KLARY Non. Je l'ai gratté.
OLIVIER Pourquoi?
KLARY
Parce que cela devenait trop défini, trop fait. Je n'aime que les ébauches, les formes vagues, les couleurs indécises. J'ai gratté. Mon Saint-Georges commençait à avoir des formes humaines, il devenait banal. Je commence un Orphée. Mais je vois un Orphée sans amour. . .
OLIVIER
Vous êtes vraiment une artiste, vous. Votre mari aura de la chance.
KLARY Quand on a voué son existence à l'art on ne se marie pas. L'artiste doit passer par toutes les impressions, en chercher de nouvelles, toujours.
(Le regardant.) Ainsi vous, VOUS êtes désorienté parce que vous vivez dans un milieu bourgeois, parce que vous êtes marié, fidèle à votre femme, toujours sous la même impression.
OLIVIER Qu'en savez-vous ?
KLARY Je suppose.
OLIVIER
Je ne demande qu'à vous prouver que vous vous trompez.
(Il s'approche d'elle et l'embrasse.)
KLARY, impassible.
Ah ! mon cher, c'est si peu élevé, le baiser. Vous ne sentez pas cela? Est-ce que Lohengrin embrasse jamais Eisa?
OLIVIER, un peu décontenancé.
Hélas ! je ne viens pas du Graal.
KLARY Il faut tâcher d'être comme si on en venait.
OLIVIER, soUennel.
Vous avez raison, oui. Se détacher de tout, vivre de la vie spirituelle, se nourrir de pensée. J'en suis plus près que vous ne croyez. Mais il faudrait se soutenir mutuellement, se communiquer l'ardeur du rêve et de la seule spiritualité, le dédain de la vie. , .