LIVRE H. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
C'est ainsi que se constitue le souverain et se limitent et se justifient ses droits.
Il se compose de tous, se limite et se justifie dans ses actes par la conscience individuelle.
S'il ne se compose pas de tous, s'il trangresse cette limite, il n'est plus justifiable et cesse bientôt d'être justifié.
Si toutes les consciences humaines ne sont pas identiques, si toutes les raisons individuelles ne sont pas de même nature, enfin si ce qui semble bon à un homme peut sembler mauvais à un autre homme, si ce qui est logique pour un homme ne l'est pas pour un autre, une telle souveraineté doit périr ; elle ne saurait même se constituer, car l'autorité qui la justifie et l'investit est essentiellement nulle ; mais alors ne proclamez pas la liberté de la conscience et de la raison, car vous proclameriez en ce cas la liberté du mensonge et de la guerre.
Il est certain que le pouvoir issu d'une telle souveraineté ne saurait ni réagir contre le souverain qui l'investit, ni réagir à plus forte raison contre l'autorité. Cela est évident. Ce qui ne l'est pas moins, c'est que celte réaction contre la souveraineté et l'autorité est précisément la tendance non-seulement de tous les pouvoirs, mais de tous les organes de la souveraineté, quel que soit le parti qu'ils représentent. La gauche est sous ce rapport tout aussi tyrannique que la droite, on pcul même assurer qu elle est en cela plus inconséquente, car la résistance ou le prétendu parti conservateur n'accepte qu'à regret le principe absolu de l'autorité nouvelle et le souverain qu'elle investit, tandis que le pré-
tendu parti du progrès proclame avec ardeur ce même principe et se fait gloire d'obéir au souverain.
Cela tient à cette rétrogradation vers les idées romaines que j'ai signalée si souvent et que jecompte signaler encore ; car il est nécessaire que Von comprenne bien que les partis ne représentent pas la nation, que leur esprit n'est pas celui du temps, et que l'on se rende ainsi bien compte des causes réelles des secousses politiques et sociales auxquelles nous avons été soumis et desquelles nous sommes encore menacés.
Quelle est la cause de cette réaction du pouvoir et de l'organe du souverain contre le souverain et l'autorité?
Définissons d'abord l'organe du souverain.
Sous l'empire de la constitution qui nous régit, l'organe du souverain est créé par un mode spécial, le suffrage universel. Ce mode crée également le pouvoir ('), qui n'est que l'instrument dont se sert cet organe.
Ainsi la représentation du souverain, c'est l'assemblée nationale, mais cet organe ne peut jamais être confondu avec le souverain lui-même, pas plus que la main ne peut être confondue avec l'homme ; le pouvoir, c'est l'outil placé dans celte main.
Or, le souverain est investi de son droit de créer l'organe et l'outil, savoir : la représentation nationale et le pouvoir exécutif, par l'autorité, c'est-à-dire par la liberté
(') Xous désignerons exclusivement par ce mot le pouvoir exécutif.