LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
— Oh! vous êtes aussi trop naïve. Pensez vous donc que l'on fasse ici de l'histoire?
— Mais...
— Mais... va-t'en! Et toi?
— Moi, je suis une idée....
— Une idée!!! va-t'en I va-t'en!
Les idées sont fières, elles partent, chassées, errantes à travers le monde, comme Latone, enceintes du jour, comme elle poursuivies, comme elle insultées et comme elle vengées.
Voilà le serpent, que l'enfant naisse, et vous verrez la mort du monstre ! en attendant voici le marais, écoutez les grenouilles !
Dans l'ordre catholique, l'organisation économique se justifiait par l'organisation morale. Celle-ci se justifiait par la révélation, celle-ci se justifiait par elle-même. Le pivot de toute argumentation se trouvait aussi dans l'autorité acceptée de la loi religieuse.
Mais aujourd'hui, comme on ne peut invoquer l'autorité de la révélation, attendu que la déclaration constitutionnelle de la liberté de conscience permet à tout citoyen de repousser comme une atteinte à son droit de liberté toute loi qui ne serait justifiable et justifiée que par un dogme religieux qu'il est libre de repousser, que fait-on?
Si l'on réclame un changement à l'organisation économique, on défend cette organisation au nom de la loi morale. Jusque-là c'est très-bien. Je comprends; et ce mode de défense est d'autant plus fort que ces deux
ordres ayant été créés par des déductions d'un même principe sont en parfaite harmonie et se correspondent de tous points, si Ton en excepte quelques modifications récentes.
Puis, si l'on réclame un changement dans l'organisation morale, on défend cette organisation au nom de l'organisation économique. Ici je ne comprends plus. C'est un cercle vicieux.
Si A est attaqué, on le défend par B. Puis on* défend B par A.
Est-ce logique? est-ce raisonnable? est-ce humain, cela? c'est grenouille!
L'homme sans amour de ï idéal et de l'absolu, l'homme sans conscience d'une vérité primitive tourne à tâtons une meule abrutissante : c'est un homme sans yeux.
Et qu'on y songe, ce n'est point telle ou telle assemblée que j'accuse ici, ce sont toutes nos assemblées ; bien plus, ce sont les partis, c'est la nation. Nous sommes tous malades de je ne sais quelle indifférence de la vérité, de je ne sais quelle paresse de l'esprit qui nous porte à repousser tout ce qui estclair, tout ce qui brille, tout ce que le jour illumine; nous sommes atteints d'un affadissement général, d une langueur, d'un ennui de la raison, une sorte de migraine morale ; nous avons besoin de demi-jour, d'ombre et d'obscurité.
Quiconque parle haut nous fait mal, quiconque veut nous éclairer est notre ennemi. C'est la profondeur et l'étendue de ce mal qui le rendent si dangereux, il est le signe de toutes les décadences. Chacun se désole lâchement et gémit de n'être point compris, et personne ne