‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 11 sur 228 · LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION · texte numérisé non relu

LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION

fréquentes en les rendant plus dangereuses et moins fécondes.

Quoi qu'il en soit , et malgré tous leurs soins à cet égard , les révolutionnaires traînent souvent à leur suite une arrière-garde fort compromettante. Après un triomphe, leur première préoccupation ne peut être que de s'assurer de la moralité de ceux qui les ont suivis , et la conscience même qu'ils mettent dans ce travail, est pour eux un grave embarras, et, dans l'esprit de la plupart des hommes qui jugent avec légèreté , la cause d'un véritable discrédit.

Toute déclamation à ce sujet serait d'ailleurs puérile. Bien loin qu'une société trouve sa justification dans un tel fait , attaquée par le sommet et par la base , par ceux qui planent au-dessus ou qui rampent au-dessous d'elle, incapable de s'élever jusqu'aux uns, incapable de moraliser les autres, quand elle succombe, elle est deux fois justement condamnée, et par ce qu'elle ne sait pas et par ce qu'elle ne peut pas.

Je reviendrai sur cette assertion qui peut sembler paradoxale, en parlant de la loi du 31 mai sur le droit de suffrage. Qu'il me suffise ici de rappeler qu'autrefois Rome, qui ne sut faire du bagaude un citoyen , ni du citoyen un chrétien, vaincue dans une double lutte et par la pensée du Christ et par l'épée du bagaude, au milieu de douleurs et de convulsions sans nombre, dans une lente agonie, vit dépérir ses institutions et crouler son empire. D'autres empires plus jeunes, un monde meilleur, ont remplacé celui qu elle a voulu défendre.

Qui donc parmi nous oserait dire qu'elle n'a point mérité son sort?

f.A SOUVERAINETÉ Dl PEUPLE.

Dans la société, telle qu'elle est ordonnée de nos jours, on conçoit néanmoins les graves inconvénients que présente aux yeux du grand nombre, le gouvernement des hommes de la révolution, et ce n'est que lorsque le progrès est sérieusement menacé dans son développement , que le pays accepte ces irrégularités plutôt que d'abandonner les idées dans lesquelles il a désormais placé son espoir.

Les révolutionnaires se sont bientôt aperçus de cette disposition des esprits, il en est résulté chez eux une tendance assez bizarre et qui trouve cependant son explication dans une des plus secrètes et des plus charmantes inconséquences du cœur. Certains qu'ils ne sont jamais plus près d'être acceptés que lorsque le progrès humain semble arrêté, il est en eux une espérance d'être utiles, qui se transforme en un vague désir de voir l'œuvre à laquelle ils ont dévoué leur vie, entourée d'ennemis et d'embûches.

Semblables à ces amants qui croient n'avoir jamais assez montré ni mérité d'amour , et qui voudraient voir la bien-aimée dans quelque grand danger afin de lui prouver tout leur dévoûment, succomber avec elle, ou se faire aimer et la sauver, ils ne sont pas fâchés de voir la révolution dans de tels périls qu'elle ait besoin de leurs sacrifices et de leurs courages. Mais le pays, dont les affections sont plus sages et plus désintéressées, se soucie médiocrement de cette chevaleresque passion d'emprises dont il apprécie plutôt les douleurs et les inquiétudes que les joies et la gloire. Il aime plus la ré-

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