LIVRE 1". LES POUVOIRS ET L'OPINION
solution comme sa fille, et moins comme son amante, et consentirait volontiers à trouver dans ses défenseurs plus de prudence, quand à ce prix il devrait en eux rencontrer moins d'amour. Aussi dès qu'il pense que le progrès peut se passer d'un tel appui , ne tarde-t-il pas à le soustraire aux inconvénients d'une protection compromettante à force de dévoûment et d'un zèle sans doute exagéré.
XIÏ.
On doit maintenant concevoir combien le résultat des élections était loin de prouver que la France eût renié Vidée progressive pour laquelle elle avait depuis soixante ans combattu. Non! l'esprit d'une grande nation ne subit pas en un jour ces transformations rapides. Le peuple de 1849 ne donnait point de démenti au peuple de 1848. Pour croire à de telles variations, il faut supposer bien de la puissance, soit à la peur, soit au caprice, et ceux qui ne craignent pas de les proclamer et de baser leurs actes sur de telles interprétations, jugent avec une grande légèreté, s'ils ne sont pas pénétrés d'un mépris bien triste et bien profond pour leur patrie.
Oui! les peuples, suivant les temps et les circonstances, changent rapidement leurs gouvernants, parce que ces gouvernants sont leurs serviteurs.
Non! les peuples ne changent point d'idées en un jour , parce que ces idées sont leur àme.
Bientôt, d'ailleurs, le résultat des élections partielles vint montrer à la réaction combien elle s'écartait du sentiment de la majorité des citoyens, toute fausse interprétation devenait dès lors inutile , et l'esprit de ré-
sistance, dévoilant toute soti hypocrisie, n'hésita point à briser, par la loi du 31 mai, le tribunal dont naguère il invoquait l'arrêt.
Toute erreur sur le sens du verdict électoral était d'ailleurs d'autant plus étrange que la réaction s'exposait ainsi à commettre une faute analogue à celle qu'elle avait le plus habilement exploitée dans la lutte électorale contre les républicains.
Quelques - uns de ces derniers avaient semblé donner une valeur à l'étrange distinction entre les hommes de la veille et ceux du lendemain. C'était certes là la plus niaise et la plus ridicule prétention qu'un parti pût jamais afficher ; le sentiment public en avait été profondément froissé. Un gouvernement est quelque chose d'essentiellement commun, ai-je déjà dit. Nulle force, nulle utilité ne peuvent en êtreraisonnablementécartées. Bien loin de s'enfermer dans un cercle restreint, il doit avoir pour but d'unir toutes les aptitudes, de les diriger dans une voie semblable vers le but le plus utile à la communauté; bien loin qu'il puisse repousser qui que ce soit, son plus grand désir doit être d'absorber toutes les divergences. Sa mission enfin est de concilier et non de diviser. On conçoit à la rigueur qu'il frappe quiconque l'abandonne, on ne saurait concevoir, au contraire, qu'il éloigne ceux qui viennent à lui. Ces vérités sont tellement élémentaires, qu'il n'y avait rien de sérieux à craindre dans cette distinction puérile, et qui ne pouvait durer que quelques mois. Il est dans la nature des choses qu'elle se produise toujours dans les premiers