LA RELIGION, LA FAMILLE ET LA PROPRIÉTÉ
Dans la société romaine, je l'ai déjà dit, le principe de l'autorité, c'était l'intérêt et la gloire de Rome. Le sentiment le plus élevé que pût concevoir le Romain, c'était le patriotisme. Il sacrifiait ainsi tous les hommes et tous les peuples à sa patrie ; en elle était l'origine et la justification de toutes les vertus. Cela seul était bon qui était utile à la patrie, cela seul était mauvais qui lui était nuisible. Cette idée nationale jouait ainsi dans les sociétés païennes le même rôle que l'idée religieuse dans la chrétienté : elle était une religion. Telle était l'autorité chez tous les peuples immédiatement antérieurs au christianisme.
La morale fut donc alors essentiellement dépendante de l'intérêt de l'État, variable dans chaque cité ; naturellement elle dut sembler indifférente à quiconque n'a-
vait pas de patrie. Tel est en effet un des caractères les plus saillants de cette époque. Les anciens rattachent si intimement l'idée de vertu à la convention sociale, qu'ils n'hésitent point à affirmer que la vertu est absolument inutile à l'esclave ; aussi ne comprirent-ils d'autre moyen de le conduire que la terreur, et la législation servile des peuples les plus doux est horrible de cruauté. C'est ainsi que, par un semblable entraînement logique, les chrétiens affirmèrent que, sans le baptême et la foi, la vertu devenait inutile et ne pouvait empêcher la damnation.
Aussi chez les peuples anciens, la patrie fut tout ; elle eut ses martyrs, comme la religion eut plus tard les siens. Courage, honneur, amour, dévoûment, vertu, sans patrie tout parut sans cause, tout parut sans but, tout parut inutile ; et le sentiment d'amour pour la cité brilla d'un éclat que le monde na plus revu depuis le jour où il comprit la fraternité religieuse.
Un semblable principe d'autorité investissait naturellement tous les citoyens de la souveraineté ; de même que dans la société chrétienne l'individu fut investi de la souveraineté par le baptême, il le fut à Rome par l'état civil ; la réunion des citoyens, le souverain collectif, fut la cité. L'organisation du souverain fut variable ainsi que la forme du pouvoir.
Ces formes importent peu, mais il en est autrement des fonctions et de leurs limites.
Or, la fonction du souverain fut, en outre de tout ce qui lui fut attribué par le catholicisme, fut, dis-je, de faire la morale ; elle dépendit de ses prescriptions. C'était un droit exorbitant. Le souverain, dans son