LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
Que la religion romaine fût déjà vaincue par la philosophie grecque ; que pour échapper à son ennemie elle fût obligée de rétrograder de dieux en dieux jusques aux conceptions de l'Egypte et de l'Orient, et de retourner au dualisme antique; que toutes les croyances fussent ainsi devenues la proie d'un misérable éclectisme , c'est ce qu'il est superflu de démontrer ici. Qui ne ne le sait? Que la conception religieuse spiritual iste des chrétiens fût d'une nature plus élevée, plus parfaite et plus large, c'est ce qu'il est encore inutile de dire.
Mais ce que je dois répéter, c'est que la révélation nouvelle était la négation même de l'autorité romaine, et la destruction de tout Tordre social et politique de l'antiquité.
Si le droit social des Grecs avait été détruit par la proclamation de l'unité de morale, et s ils n'avaient pu le sauver en condamnant son meurtrier, Rome avait cependant résisté, précisément parce qu'elle avait tout d'abord admis cette unité du droit moral. Ce droit, elle voulait le construire seule et l'imposer au monde ; tel était le secret de sa puissance et le fondement de son empire. Seule elle avait pu résister au poison de la philosophie platonicienne et de l'affirmation de Socrate. Son orgueil l'avait sauvée.
C'est ce même orgueil que le Christ venait détruire. La société romaine sentit de suite que les chrétiens l'assassinaient ; mais elle ne comprit pas qu'ils allaient créer un nouvel empire, une société nouvelle. Comment les défenseurs de l'ordre social menacé de toutes parts eussent-ils compris que l'esprit contre lequel ils luttaient
avec désespoir, que cet esprit destructeur était l'esprit même de la vie.
La société s'écroulait en effet tout entière, et dans leur combat contre un idéal inconnu, la haine des conservateurs romains semble excusable.
Prenons un exemple.
La morale, ai-je déjà souvent répété, n'était dans les anciennes sociétés qu'une création du souverain, elle variait d'un État à un autre et faisait partie de la constitution ; elle avait pour base l'intérêt social et pour but la conservation de cet intérêt. Tous les sacrifices qu'elle exigeait n'étaient donc justifiés que par l'habitude ou le patriotisme. Quant aux préjugés, ils étaient incessamment sapés par les idées philosophiques nouvelles qui proclamaient toutes l'unité de morale et niaient ainsi la tradition. Les prescriptions morales n'étaient donc plus défendues que par le dévoûment à la cité. Cet idéal civique ne suffisait plus, il s'effaçait tous les jours. Aussi bientôt les passions ne connurent-elles plus de frein ; on sait jusqu'où elles entraînèrent la Grèce entière. Rome résista plus longtemps , mais elle ressentit a son tour les mêmes effets. L'adultère devint si fréquent, que l'on dut, par une loi, permettre d'accuser en justice les maris qui ne faisaient point usage du tribunal domestique. Loi étrange qui mettait le magistrat en jugement pour n'avoir pas condamné. Ce ne-^ut point assez. Les femmes, révoltées de l'autorité maritale si puissante et de ce droit de magistrature qu'avait sur elles le chef de famille, se firent empoisonneuses ; en une