‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 127 sur 228 · LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE

divinisation de l'autre. Cet antagonisme factice ne peut se maintenir, et toute civilisation périt fatalement par la divinisation de son diable ou l'anéantissement de son Dieu, c'est-à-dire par l'éclectisme ou le scepticisme.

Ces deux formes ont de grands points de ressemblance, et leurs résultats moraux étant les mêmes, l'on

peut les confondre sans erreur sensible.

Une telle situation a cependant son utilité : elle met l'humanité en demeure de construire une nouvelle civilisation et de se procurer, en vue de cet objet, un nouveau couple diabolico-divin. Cette opération se fait toujours au profit de la liberté; on lui doit le grand mouvement d'émancipation que l'histoire constate dans le passage d'une civilisation à celle qui la suit. On conçoit en effet qu'à mesure que l'idée de bien et de mal abandonne une catégorie, il s'ensuit un rétrécissement de Dieu et du diable, une diminution des prescriptions et des prohibitions religieuses qui est toute au profit de l'indépendance individuelle; c'est un domaine que le dogme a perdu sans retour et qui devient la conquête de la liberté.

Aussi l'époque des civilisations qui s'achève aujourd'hui par la liberté absolue et la souveraineté individuelle a-t-elle commencé par l'esclavage absolu et le despotisme, et la vie humaine fut immobilisée dans l'Inde par la caste, en Chine par lès rites. Rien alors n'était indifférent ou livré à l'appréciation et à l'initiative personnelles, et, dans l'idéal de ces sociétés, tout devait être prescrit ou défendu.

Nous devons appuyer ici sur une considération d'une bien haute gravité. Le cycle des trois catégories fonda-

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mentales auxquelles peuvent se rapporter toutes les idées qui naissent de la distinction du fini et de l'infini est parcouru.

Toute catégorie nouvelle destinée à les remplacer ne serait qu'une superfétation. L'humanité ne se livre point d'ailleurs à des travaux inutiles. Nous ne saurions plus, sans répéter le passé, construire une société sur cette idée de droit et de devoir, de bien et de mal, de récompense et de dévouement, de pouvoir et d'obéissance, etc. Or, du passé nous ne ferons pas plus renaître les lois ou les mœurs que les hommes ou les jours. S'il est d'ailleurs un pas immense fait par la philosophie moderne, c'est la création de la méthode des antinomies, et de la science des lois générales qui régissent ces couples antagonistes. Nous savons désormais qu'il faut, pour les résoudre, s'élever à des conceptions supérieures à celles qui les ont engendrées, et que s'il est une tentative illusoire, en raison de la propriété qu'ont leurs termes de se nécessiter réciproquement, c'est d'entreprendre le développement d'un de ces termes en même temps que l'on s'efforce d'amoindrir l'autre. Or, cette tentative étant le caractère religieux et philosophique des civilisations, cette distinction dogmatique et absolue des choses divines et mauvaises étant la base de leur organisation , on peut affirmer d'une manière certaine qu'il n'est plus possible de créer, ni même de maintenir, ni même de défendre une société civilisée, et que les formes sociales que le scepticisme actuel nous met en demeure de produire seront d'une nature toute nouvelle et n'auront rien de commun avec les formes du passé.

C'est là l'indice d'une situation bien digne de fixer

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