LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE
des devoirs, et la société, qui n'est que la construction de ce système, doit réaliser la perfection et le bonheur. Telles furent en effet l'espéranceet la foi de tous les fondateurs de religions. S'il n'en est point ainsi, la religion n'est point la vérité absolue; la société n'est point l'expression d'une vérité qui n'existe pas; elle est basée sur une erreur; les relations établies sont fausses ; elles n'ont plus de raison d'être ; l'expérience prouve contre elles. Aussi est-ce un fait historique avéré, que, du moment où les hommes désespèrent de l'idée religieuse, tout l'ordre social luimême est mis en suspicion. On peut dire que la suppression d'une religion d'Etat est en quelque sorte un commandement fait à toutes les institutions de déguerpir au plus tôt et de faire place nette à des institutions nouvelles.
Les peuples ne s'aperçoivent pas toujours de tout le sérieux d'une telle résolution. Quant à la France, elle ne peut en ignorer la portée ; après les déclarations de la première Constituante, la révolution était proclamée, l'ordre était donné ; il n'y avait plus qu'à l'exécuter : on s'en est aperçu. Peut-être quelques-uns l'ont ils regretté ; il était trop tard.
Avant de prendre une telle décision, les hommes pensent d'ordinaire que leur religion est vraie , que le mal provient uniquement du système que l'on en a déduit ou de l'application que l'on en fait. Ils s'efforcent déjuger cette application et de modiûer ce système pour le plier à leurs besoins et aux nécessités du temps; en le soumettant ainsi aux circonstances, ils le rendent illo-
gique, le faussent et finissent en réalité par le détruire.
Cette tentative, qui se renouvelle à chaque grande période historique, est le signe delà décadence religieuse. Les hommes, mécontents de l'ordre social, accusent les organes et les représentants de la religion avant de l'accuser elle-même; bientôt ils en modifient le culte et la discipline, enfin ils en nient le dogme ou le dénaturent. C'est le protestantisme : il est toujours illogique et inférieur au système primitif, il est impossible qu'il ne se laisse pas aller à forcer les déductions pour mettre la doctrine en harmonie avec les faits. Il est éclectique et doctrinaire, telle est son essence, quel que soit le temps ou le pays où il se manifeste.
L'idée devient secondaire, les principes sont oubliés ou soumis aux utilités apparentes, les hommes politiques substituent bientôt à des règles supérieures des pratiques individuelles qu'ils croient habiles, et toutes les pensées généreuses et larges tombent dans le ridicule et dans le mépris.
Rome fut une sorte de demi-protestantisme par rapport au monde païen, comme l'Angleterre par rapport à la chrétienté.
Seulement ces deux Etats s arrêtèrent dans cette route à une certaine limite; la religion ne fut point chassée, mais subalternisée ; elle ne fut plus seulement une origine, elle fut un instrument. Or c'est chose malséante que de faire de l'idée divine un outil pour les hommes. Aussi ces deux peuples exploiteurs de Dieu furent-ils exploiteurs de l'humanité. De même qu'au lieu de servir Dieu ils s'en étaient servi, ils se servirent de l'humanité au lieu de la servir.