LIVRE I CT . SITUATION RELIGIEUSE. 27ô
C'est la grande division de l'âme et du corps, de l'homme et de la nature, du moi et du non moi. Du moment où les révélations de l'Egypte et de l'Arie eurent été détruites par la certitude de l'harmonie des lois qui régissaient l'esprit et la matière, l'âme et la vie, il fallut renoncer au dualisme sur lequel ces religions étaient basées ; mais l'on pouvait penser que chacune de ces catégories était la conséquence, la création de la catégorie opposée. Tel fut le point de départ des idées grecques et chrétiennes. Cette harmonie était ainsi expliquée.
Les Grecs, plaçant la nécessité dans la nature, affirmèrent que la vie procédait de toute éternité de la force et de la matière, et que le moi humain en était une création accidentelle et modifiable : aussi crurent-ils à une sorte d'influence directe des puissances de la nature sur l'âme, à une sorte de miracle moral, ce que nous appe- f
Ions la fatalilé antique.
Les chrétiens, plaçant la nécessité ou la perfection dans la substance du moi, dans l'âme et l'esprit enfin, affirmèrent que l'amour procédait, de toute éternité, de l'esprit et de la volonté, que la nature était une création accidentelle et modifiable : aussi crurent-ils à une action directe de Dieu sur la nature, aux miracles, c'est-à-dire à une véritable fatalité physique. •
En cela Grecs et chrétiens furent logiques. Si la nature était Dieu, la morale n'avait rien de nécessaire et devait être soumise au caprice des forces naturelles; de même si Dieu était un pur esprit, la nature n'avait rien de nécessaire, et ses lois étaient essentiellement modifiables parla volonté divine.
Le corps étant ainsi divinisé chez les Grecs, l'hygiène
dut jouer dans leurs sociétés le même rôle que la morale dans les nôtres : il en fut ainsi. Ce qui justifia parmi eux une constitution sociale, ce fut cette cause finale de rendre le citoyen beau, sain et vigoureux.
Tous ils admirèrent le législateur de Sparte, qui leur semblait avoir le plus approché de ce but , et la morale, abandonnée à la législation, sembla n'avoir d'autre utilité que d'aider à l'atteindre ; on la crut en conséquence variable suivant les climats, les peuples et les besoins du moment.
Les chrétiens eurent au contraire pour but avoué de rendre les hommes fermes, bons, intelligents. S'ils ne réussirent pas toujours, ce fut du moins toujours par cette cause finale qu'ils justifièrent leurs efforts et leur organisation; ils ne considérèrent l'hygiène que comme un accessoire et l'abandonnèrent à la législation humaine, comme les Grecs avaient fait de la morale.
Il dut en résulter une grande conséquence :
La création de la morale étant, aux yeux des Grecs, une œuvre humaine, ils durent s'en occuper exclusivement; et, par un motif analogue, les chrétiens durent se jeter dans l'étude des sciences physiques. Ces derniers considérant tous la morale comme définitivement constituée par ^Evangile, l'esprit humain n'avait plus rien à faire de ce côté.
Or, bientôt les Grecs s'aperçurent que la morale n'était point soumise à des lois humaines, mais bien à des lois absolues et nécessaires, c'est-à-dire divines, et qu'il n'était point permis de faire telle ou telle loi morale. En cet ordre il n'appartenait pas aux souverains d'ordonner, mais bien d'obéir. Socrate conclut à la divinité de la