LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE
Les fées sont en effet de véritables personnifications des adjectifs. Chacuned'elles ne peut accorder qu un don : l'une rendra son protégé bon; l'autre, riche; l'autre, heureux; l'autre, beau; l'autre, courageux; aucune ne pourrait lui donner ces qualités à la fois; cela n'est pas dans leur nature ; mais, si elles sont ainsi limitées dans l'espèce de leur don , l'étendue de ce don n'a pas de limite.
Au contraire, les génies sont des individualisations delà substance; chacun d'eux peut se manifester suivant toutes les formes ; ils ont toutes les qualités ; mais, si leur puissance n'est point limitée dans l'espèce, elle l'est dans la quantité ; et, si leur bienveillance ou leur haine peut nuire ou servir en toute circonstance, leur pouvoir est soumis à celui de génies plus puissants. Leur activité semble enfermée dans un cercle, nulle direction ne lui est imposée, mais elle s'arrête à la circonférence. Les fées sont enfermées entre des lignes parallèles ; leur activité ne s'exerce que dans une seule direction, mais dans cette direction elle est indéfinie.
Ainsi se manifeste dans la légende la hiérarchie des types ou des substantifs capables de toutes les qualités, et la distinction des caractères ou des adjectifs.
Mais l'être a tellement besoin de se compléter, que toujours, à côté de la manifestation disciplinaire et religieuse, vient se placer une manifestation libre et indépendante ; nous avons tous vu, dans l'éducation chrétienne, à côté de la légende sacrée des génies (les anges), venir se placer dans les préoccupations de l'enfant la légendelibre et populaire des fées, et l'on peut dire que le paganisme a, sous ce rapport, persisté jusqu'à nos jours. Ces contradictions sont inévitables dans toute éducation
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exclusive. L'homme demande à la légende et au roman ce que la religion et la société lui refusent.
Il n'en est pas moins vrai que cette juxtaposition des anges et des fées dans notre éducation première est une des plus étranges aberrations sociales. Que voulez-vous donc que devienne cette jeune intelligence que vous écartelez ainsi, que vous tirez à la fois dans des sens opposés? Que deviendra ce cœur auquel vous offrez un amour et des entraînements contradictoires?
Ne croyez point que ces impressions primitives s'oublieut. L'indifférence ou le scepticisme, la mort de l'âme peuvent seuls les effacer. Vous mettez ainsi la lutte dans chaque conscience, dans chaque aspiration vers l'infini, puis vous vous étonnez de trouver plus tard la lutte au sein de la société. Vous semez la zizanie, puis vous vous étonnez de la récolter dans vos champs.
Allons! avec la science il vous faut oublier la moitié de la légende et la moitié de l'art, le salut de votre ordre social et la conservation du christianisme sont à ce prix.
Et si de tels sacrifices vous semblent trop pénibles, il faut alors accepter la doctrine qui seule harmonise et justifie toutes les aspirations de l'âme, tous les symbolismes, toutes les manifestations de l'être; soyez panthéistes.
Aussi bien, je vous le dis en vérité, vous l'êtes et depuis longtemps. Pourquoi donc ne l'avouez- vous pas? Allons! ne fût-ce que pour l'amour de vous-mêmes, allons! un peu de courage, un peu de franchise, un peu déloyauté !
Quand vous criez après nous, il me semble toujours entendre ces gens qui crient au voleur de peur d'être eux-mêmes arrêtés.