LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE
cation de l'immuable diversité, l'affirmation de l'unité de substance, de l'égale nécessité de l'homme et de la nature, de la matière et de l'esprit.
C'est à cette grande mission que s'est élevé l'art aujourd'hui. Voilà ce qu'enseigne sa voix puissante, voilà ce que proclament incessamment et le pinceau du peintre et le ciseau du sculpteur, la voix du chanteur et la lyre du poëte ; voilà l'œuvre à laquelle ils ont voué leur âme et leur vie, leurs bras et leur pensée ; voilà leur rêve à tous et voilà leur espoir. Ils gémissont quand cet espoir s'éloigne, quand le rêve s'évanouit, quand la forme refuse de 1 etreindre captif.
Et cependant ils l'ignorent; ont-ils besoin de savoir? Instruments du progrès, ils sont ce que le temps les fait. Comme des cordes sonores, le vent passe, ils chantent et ne savent pourquoi. S'ils le savaient, peut-être ils ne chanteraient pas. Qu'ils aillent donc, qu'ils minent, qu'ils détruisent un monde qu'ils voudraient défendre! ils ont bien commencé.
Quelques-uns, qu'une lueur fugitive illumine, à sa clarté douteuse voient la pâleur et les plaies du mourant; ils se troublent alors, ils regrettent, ils pleurent, et leurs larmes coulent comme un poison sur le lit d'agonie; leurs sanglots l'affolent et leur douleur l'achève. Voyez Musset! le même homme qui ridiculisait le socialisme et la philosophie moderne, ce même homme écrivait Rolla! Du glorieux poète des stances à la Malibran ou du rimailleur de l'espoir en Dieu, le-
quel était inspiré? lequel agitait les cœurs? lequel était fier de son œuvre ?
Cependant si les grands artistes contemporains suffisent ainsi à l'action du radicalisme et de la négation religieuse et sociale, il naît de cette ignorance de leur influence un grave inconvénient.
Dans le choix de leurs sujets et dans l'expression philosophique de leur pensée ils contredisent l'esthétique qui les conduit, et, bien que toute leur puissance soit dans l'art, et qu'en conséquence ils suffisent à la destruction, ils contribuent cependant, par cette discordance entre leur vie politique et intellectuelle et leur vie d'artiste, à entretenir tous les maux et toutes les contradictions de l'éclectisme ; et cela d'autant plus que leurs œuvres mêmes ne sont point exemptes de ce vice. Ils deviennent ainsi de véritables agents de décadence et de corruption, et contribuent pour une grande part à ce lâche abandon de toute croyance nette et vigoureuse, et à toutes les misères de ce temps. C'est un grand malheur que l'art soit ainsi détourné de sa haute mission d'élever l'homme et de le rapprocher de la perfection.
Il est superflu de montrer combien la tendance panthéiste dont je parle est dans les entraînements de l'opinion. Ce mouvement est tel qu'il y a même excès. On remarque une sorte de tendance païenne qui ne peut être justifiée que par la permanence de l'enseignement spiritualiste ; c'est une sorte de réaction de compensation ; mais de telles compensations ne sont point un système, et ne peuvent avoir que de funestes résultats.