LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE
Cette compression des sentiments ne suffisait point encore, et la logique de Lycurgue ne fut point assez inflexible. Pour rendre sa constitution parfaite, il eût dû tuer l'âme humaine; il fallait supprimer l'amour de la famille, l'amour de la gloire, l'amour lui-même et l'amitié; il ne le voulut pas, il ne l'aurait pas pu. Telle quelle, avec ses avantages et ses inconvénients, ses vertus et ses vices, l'organisation de Sparte passait pour un chef-d'œuvre. Par des croisements intelligents, les Laeédémoniens avaient amélioré leur race ; ils naissaient citoyens et soldais, comme les chevaux et les chiens anglais naissent coureurs et chasseurs. L'expérience semblait concluante et tout législateur habile pouvait espérer construire, avec le temps, un peuple à son gré. Cependant ce fut la première des associations grecques qui se réduisit en poussière. Elle avait ployé la nature humaine; plus l'effort avait été grand, plus la réaction fut vive.
Chez les peuples civilisés, parmi les divers sentiments de l'âme, celui de la famille et l'ambition sont surtout réglementés par les lois, tandis que l'amour et l'amitié sont surtout régis par les mœurs. Quand on étudie les décadences législatives , c'est surtout des deux premiers qu'il faut s'occuper ; ce sont au contraire les derniers que l'on doit considérer quand il s'agit de la décadence morale d'un peuple.
Pour compenser l'influence d'une doctrine qui ne tendait à rien moins qu'à les animaliser, les Grecs durent par leurs lois développer l'amour de la gloire, et dans
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leurs mœurs exalter le sentiment spiritualiste par excellence, et le plus dégagé de la matière et de la vie, l'amitié. Cette contradiction éclectique était fatale, il en fut ainsi. De même que par une compensation semblable, sous l'empire du spiritualisme chrétien, le ton social fut à l'amour, en Grèce il fut à l'amitié.
La légende n'est qu'un long poëme à cette passion. Tous les moralistes la vantent, tous les arts l'ont chantée. Illustre dans les cieux avec les frères d'Hélène, illustre sur la terre avec l'ami d'Achille, elle accompagne Oreste indifférente à la colère des dieux, et descend aux enfers avec Pirithoùs et Thésée. Aussi, quels élans glorieux! Comme, jusqu'au dernier jour de cette civilisation si belle, elle l'inonde d'un impérissable éclat! Les temps héroïques se continuent dans l'histoire; c'est Harmodius etAristogiton, Alexandre, Ephestion, AgisetCléombrote et tous ces nobles noms qui s'avancent par couples à l' immortalité. Elle semblait former un lien sublime, et jamais elle ne sera plus grande. De même que les chevaliers allaient au combat pour honorer leurs dames, les Grecs allaient à la mort pour honorer leur ami.
Quelle passion semble plus pure ! Hélas ! elle n'était pas justifiée par le principe religieux; elle enfermait la ruine de la Grèce et le signe le plus hideux de sa décadence.
L'amour était considéré comme une passion funeste amollissant les courages; l'éducation et les préjugés en éloignaient les cœurs. Hercule le grand justicier luimême avait aux pieds d'Omphale oublié sa massue.