‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 148 sur 228 · LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE

L'amour fut scindé. Chose étrange, ce fut son caractère animique et spiritualiste qui dut paraître en lui l'élément mauvais. En effet c'était aux sens que les hommes devaient la vie, cette manifestation de la nature à laquelle ils attachaient le respect et le caractère divin que nous attribuons aux aines; et de l'amour il ne resta que la brutalité.

Quand le développement de l'art, le progrès de la philosophie, l'adoucissement des mœurs firent désirer aux Grecs quelque chose de plus complet, l'organisation sociale, le mépris dans lequel elle maintenait les femmes, l'impossibilité préjugée d'éprouver pour elles une affection élevée, la honte de leur sembler soumis, les empêchèrent de le trouver auprès d'elles. Ils unirent ensemble l'amour et l'amitié. Toute la Grèce se trouva dès lors la proie d'une cause de désorganisation mortelle. Les résultats ne furent cependant point tels que nous pourrions l'imaginer de nos jours. Les Lacédémoniens continuèrent d'étonner le monde de leur indomptable énergie. Il ne faut point oublier, pour juger de ces effets que les Grecs attachaient aux sens toutes les idées de perfection que nous attachons aux sentiments, et que toute tentative pour spiritualiser l'amour leur eût semblé tout aussi monstrueuse que nous le parait aujourd'hui cette matérialisation de l'amitié.

Athènes et Corinthe furent moins démoralisées que Sparte; c'est que, moins dominées par les lois, plus portées à compléter leurs civilisations, mises en relations par le commerce avec plus d'étrangers, elles connurent quelles ressources sociales et quel puissant moyen de raffinement et de douceur il y a dans l'amour. Les insti-

tutions ne le permettant pas dans les conditions où il se produit de nos jours, ce peuple ingénieux ne fut point arrêté par de telles difficultés. Il eut des femmes pour l'Etat et la famille : elles furent esclaves dans les Gynécées. Il en eut d'autres pour l'amour, et ces enfants gâtés les voulurent libres, puissantes, semblables à des reines. Telles furent les hétaïres (singulière préoccupation dont ce nom seul porte encore l'empreinte ; les amies!) Phryné au corps de marbre, l'ombre d'Aphrodite, nue, divine et vénérée comme elle; Phryné, fière amante d'un peuple, souriant à ses juges à ses pieds prosternés, que Fart a faite immortelle et dont cent générations et vingt siècles d'amour n'ont pas encore rassasié la beauté; Aspasie, l'amie de Périclès et de Socrate, le maître d'Alcibiade, le maître de Platon; et tant d'autres, et Lais, l'orgueil de Corinthe, Lais dont le blanc fantôme vient encore les mains pleines de roses embellir et parfumer les ruines de la cité bien-aimée. Pèlerinage auguste, tant que la forme sainte, le vêtement chaste et sacré fera battre un cœur amoureux de la beauté. Mais hélas! O Vénus l aujourd'hui comme alors, combien vont sans te voir ou te voient sans avoir rien appris : Non licet omnibus adiré Corinthuml

L'organisation romaine était encore plus forte que celle de Sparte ; elle était surtout plus durable, et les mœurs conservaient à Rome plus de sévérité. Quand les hommes furent entraînés par ce besoin irréalisé d'amour que leur religion et leurs législateurs avaient méconnu , le Romain fut la victime de la force des

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