LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE
de ces questions touchait surtout au dogme ; la seconde, surtout à la morale par la Rédemption. La prédominance dogmatique tendait à développer au plus haut degré F énergie, l'activité de l'esprit et le sentiment de la responsabilité individuelle : là étaient la force et les grandes qualités du chrétien, mais elles pouvaient devenir dangereuses et excessives si elles n'étaient point tempérées suffisamment par l'esprit de l'Évangile; le dogme n'en était pas moins le roc, le fondement solide de la doctrine. La prédominance morale, au contraire, tendait à développer lequiétisme, la résignation, l'exaltation du sentiment ; le dogme et la morale agissant à la fois, il arriva que cette aspiration tendre et sentimentale grandit dans T humanité en même temps que la croyance au libre arbitre, à la puissance de la volonté, à la responsabilité humaine enfin. Ainsi, à mesure que les hommes tenaient dans leurs jugements moins compte de l'amour, l'amour devenait d'une sensibilité plus fiévreuse et d'une ardeur plus dévorante; il y avait hypertrophie du cœur.
Selon qu'ils étaient plus portés vers les idées abstraites ou vers la vie, les hommes s'éloignèrent ainsi de plus en plus les uns des autres : ceux-ci tuant leur cœur, ceuxlà lui sacrifiant leur intelligence et leur volonté. L'Église dut enfin se diviser elle-même pour suivre ses enfants et présenter ce spectacle effrayant et contradictoire des jésuites acceptant une corruption maladive faute de principes dogmatiques, et des dominicains poussant jusqu'à la férocité l'oubli de l'amour.
Dans cette lutte, le dogme devait être vaincu, il était incompatible avec la vie ; mais le christianisme devait ainsi perdre toute sa force et toute sa dignité. Isolée, sa morale était incapable de fonder rien de grand ou de durable, elle était fortement entachée d'éclectisme, pleine de contradictions que le dogme seul pouvait résoudre. En le subalternisant, la chrétienté devait tomber dans les plus étranges écarts ; elle se trouvait menacée d'un péril analogue à celui auquel son hygiène éclectique avait exposé la Grèce, et cela d'autant plus que, pour balancer l'influence menaçante d'un dogme qui tend à faire mépriser les sens et négliger la vie, les lois et les mœurs avaient dû donner une grande importance à la famille et à l'amour, ces sentiments créateurs et conservateurs de la vie. De même que dans la Grèce le ton social fut à l'amitié, ce ton fut, dans les sociétés chrétiennes, à la galanterie.
Or, affirmer d'une part la matière parfaite et l'intelligence imparfaite, et d'autre part vanter l'excellence de l'amitié, c'est là un éclectisme insensé, un non-sens, un germe de décadence et de mort ; j'en ai dit les dangers et les écarts. Mais affirmer d'une part l'excellence du sentiment pur et l'imperfection de la vie, et d'autre part vanter l'amour, c'est là un éclectisme semblable, les dangers en sont tout aussi grands. Dans les deux cas, on est fatalement conduit à détruire l'harmonie de Pètre, et comme la Grèce avait matérialisé l'amitié, la chrétienté voulut spiritualiser l'amour. Etrange prétention de toutes les doctrines fausses de vouloir changer la nature