LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE
de l'homme, des sentiments et des choses, et refaire l'œuvre de Dieu. L'exclusivisme a besoin de tuer quelque chose dans l'être, il mutile; l'éclectisme a besoin de transformer, il dégrade, il avilit. J'aime mieux le premier. Plutôt la mort, plutôt le néant que ce déshonneur. Mais songez-y donc, tout dans l'être est harmonie, et si le plaisir s'attache à l'amour, c'est que l'amour ce n'est point seulement une âme, ce n'est point seulement un corps, c'est leur union indissoluble, c'est un enfant qui veut naître.
Les âmes jetées dans cette voie de perdition , en quête de l'impossible, durent aller jusqu'au bout; comme le païen, qui avait oublié son âme, le chrétien, qui avait oublié la vie, portait en lui la conscience d'une harmonie qu'il ne comprenait plus. Il voulait aimer et ne savait plus l'amour. Altéré d'une soif ardente au milieu d'un désert, un mirage décevant, ombre du repos et du bonheur, flottait devant ses yeux; il courait, il courait toujours et tombait enfin désespéré les regards fixés sur l'illusion mortelle.
Ainsi comme les corps avaient été blasés, les âmes se blasèrent à leur tour ; elles aussi firent appel à d'étranges accords d'idées et de sentiments. Au dernier terme de cette route insensée, nous avons vu les peuples dans les cirques applaudir, les nerfs frémissants, à la douleur, cette forme du néant. Dix-huit siècles ont passé, nous les voyons dans les théâtres applaudir émus à la laideur morale, cette autre forme du néant ; et tour à tour inventeur de tourments ou de monstres, l'art infini,
ce culte du vrai, du bonheur et de la beauté, cette affirmation de l'éternelle harmonie, oublieux et maudit, entraîne les générations grimaçantes et déshonorées de la mort au mépris.
Aujourd'hui nous sommes au bout de cette décadence, nous avons bu la coupe et nous en épuisons la lie ; le dogme est oublié, une prétendue morale a pris le pas sur lui. La société est pleine d'hommes qui se vantent d'être chrétiens et qui nient la divinité du Christ. Ils nient le dogme, mais ils affirment la morale, ignorant que la morale n'est autre chose que la loi naturelle modifiée de manière à devenir compatible avec le dogme, et que ces modifications qui constituent la morale écrite elle-même sont un non-sens, une absurdité, si la nécessité du dogme ne les justifie point. Ils se moquent de l'incarnation ; ils appellent la Vierge la tendre Miriam, et le Saint- Esprit le centurion Panther ; mais ils respectent l'Évangile. Ils nient l'autorité de la personne, mais ils s'inclinent devant l'autorité de son œuvre ; ils sont indifférents à Dieu, mais ils adorent un fétiche; ils professent, sans s'en douter, cette doctrine qu' un livre humain est le dernier terme de l'esprit humain et que la production de la pensée est devenue la borne de la pensée. Ils se croient indépendants et forts, ils sont ridicules. Ils sont fiers de s'être affranchis du système et de la doctrine : cela est bon pour les faibles intelligences qui ont besoin d'une règle, disent-ils; mais ils sont devenus les esclaves de faits accompliset de préjugés dont ils ne comprennent plus l'origine ni les motifs.