‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 154 sur 228 · LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE

Ils s'enferment ainsi dans un ensemble de rites traditionnels; les convenances et les habitudes remplacent, par leur immobilité, l'autorité conservatrice de l'Église et de la foi.

Le Christ devient enfin, à leurs yeux, une sorte de Confucius européen ; ils font des pères de l'Église et de ses docteurs des mandarins lettrés ; eux-mêmes ne sont plus que des Chinois fort médiocres.

Sans le dogme, une morale se dissout et devient rapidement quelque chose d'élastique et d'insaisissable qui ne sert plus à rien. Le dogme est semblable au pic élevé qui domine la plaine ; autour de son sommet, les nuages et les brouillards prennent une forme et s'amoncellent; ils sont comme un dais sur ses flancs, ils l'abritent, ils le baignent, alimentent ses ruisseaux et répandent à ses pieds l'ombre, la fraîcheur et la fécondité ; mais que le rocher s'écroule, les nuées flottantes et déchirées se dispersent emportées par les vents, les sources sont taries et la terre stérile abandonne aux flots des nuits d'orage le sable qu'ont desséché les feux et les jours de l'été.

La morale est comme le nuage arrêté par le pic; sans le dogme elle n'est plus. J'ai dit que le culte et la morale sont des échelles qui montent de la terre et descendent du ciel. Otez la terre, elles oscillent au-dessus du néant. Otez le ciel, elles tombent.

Les préceptes moraux ayant surtout pour but de compléter, c'est-à-dire de suppléer la loi naturelle, ils sont toujours en lutte contre cette loi qui s'impose d'ellemême à chaque conscience. Ces prescriptions écrites ont

besoin pour résister à cette action incessante d'être soutenues par des croyances, des idées fixes qui leur servent d'appui. Telle est une des importantes fonctions de la foi religieuse. En dehors de ces conditions de légitimité, les morales ne peuvent être soutenues que par une tyrannie violente ou rusée. On n'a le choix qu'entre les exagérations abrutissantes ou féroces des rites ou de la pénalité. La force n'agissant que par intervalle, tandis que l'action de la loi naturelle est constante, ce moyen est mauvais, il ne réussit jamais à maintenir les préjugés, et c'est en vain que dans cette voie funeste on se laisse entraîner jusqu'aux dernières limites de la répression et de la barbarie. L'emploi de la force est le signe de l'inintelligence gouvernementale. Les gouvernements violents sont des gouvernements bêtes. Vous avez besoin d'inventer un délit; c'est que vous avez fait une faute.

Quant à l'emploi des rites pour maintenir une morale privée .de l'appui d'un dogme, c'est autre chose. Ce moyen peut réussir. Alors ce qu'il y a de plus libre de sa nature, les mœurs sont immobilisées par les lois. Un tel procédé de conservation sociale est ce qu'on peut imaginer de plus horrible et de plus monstrueux. Les sentiments deviennent de l'étiquette. Les convenances, la mode, les larmes et la joie, tout est soumis au rite, à la règle, à l'habitude; tout se fige, la vie s'arrête, l'air est de plomb, le progrès va rejoindre les dieux et la liberté, la routine est devenue l'idéal, et les hommes, les yeux fixés sur le passé, n'ont plus même la notion de l'avenir. C'est cependant la seule ressource d'un peu-

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