‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 155 sur 228 · LIVRE I«r. SITUATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LIVRE I«r. SITUATION RELIGIEUSE

pie sans religion qui veut maintenir une morale écrite. Il s'enferme ainsi dans un moule. Cela ne l'empêche pas de se corrompre'; mais il ne peut se dissoudre, il pourrit dans son enveloppe. C'est le magotisme, c'est le juste milieu. La Chine est le seul peuple qui ait accepté ces conditions sociales ; il le fallait, elle n'avait pas de Dieu. C'est l'éclectisme et l'esclavage du fait sous sa forme la plus complète et la plus hideuse, l'expression de l'athéisme gouvernemental. Ce peuple s'est nommé lui-même l'empire du centre et du milieu. Il eut l'idée originale de faire son Dieu du néant, et de l'égaler à zéro. Au lieu d'en faire la cause première, l'origine de toutes choses, il en fit le résultat, le point d'équilibre, le lieu, pour ainsi dire, où toutes les forces se rencontrent et s'annulent. Au lieu de voir en Dieu la source de laquelle tout émerge, il vit en lui le gouffre en qui tout s'abime. En philosophie absolue, l'un et l'autre point de vue se confondent. Aussi bien il n'y eut jamais au fond de tous les systèmes qu'une idée, le panthéisme. Mais depuis l'Inde qui fit tout émaner de l'absolu et ne put jamais, malgré tous ses efforts y faire rien rentrer, si les hommes ont cru que tout émanait de Dieu, ils firent une distinction et crurent que tout ne rentrait point en lui. Cette espèce d'excrément de l'absolu, cette portion du monde qui ne retournait pas à son origine et se trouvait ainsi mise en dehors de l'être et du cercle éternel, ce fut, tour à tour, nous l'avons dit plus haut, le concret, l'abstrait, l'homme, la nature. Au contraire de l'Inde, la Chine vit tout rentrer en Dieu, mais elle ne put jamais en faire rien sortir. Dans l'Inde, le monde fut une émanation de l'infini, dans la Chine, il fut la nour-

rituredu néant. La Chine, fatalement entraînée vers l'amoindrissement et la mort, dut employer tous les moyens humains, tous les procédés, toutes les combinaisons pour se cramponner à la vie, a la réalité ; et précisément parce qu'elle n'avait pas d'origine religieuse, toute la construction sociale dut compenser ce vice de doctrine et la rattacher au passé. Comme dans l'Inde le moyen de conservation avait été la caste, en Chine ce fut le rite. Ainsi ces deux peuples ne purent trouver l'ordre que dans l'immobilité. Ils n'eurent point d'autre ressource pour éviter la dispersion indéfinie ou bien la concentration jusqu'au néant.

Ce que c'est cependant que d'avoir un Dieu qui expire, ou bien un Dieu qui aspire, au lieu d'avoir un Dieu qui respire.

Au point de vue moral , tout en Chine fut consacré par les résultais et non par lês principes, et le fait dût toujours l'emporter sur le droit. Ce sont là les conséquences forcées de toute doctrine qui égale Dieu à zéro, qui justifie tout par la cause finale et rien par la cause première.

Si je me suis étendu quelque peu sur ce triste sujet, c'est que des hommes influents ont, dans ces derniers temps, préconisé parmi nous cette fausse sagesse : elle a caractérisé la véritable philosophie du juste-milieu. On n'a point craint d'affirmer que seule elle devait être le guide d'un homme d'État. On s'est moqué de toutes les larges pensées; on ne s'est point aperçu qu'en théorie l'on refaisait la Chine; et ces prétendus hommes

Page 1