LIVRE I« r . SITUATION RELIGIEUSE
lui-même la victoire aux Latins en frappant ce culte efféminé qui leur causait tant d'horreur et qu'ils regardaient comme une idolâtrie. Et cependant en pénétrant chez les Latins avec les Grecs chassés de leur patrie, les éléments corrupteurs du spiritualisme qui venaient de perdre l'Orient, allaient, dans l'Occident , se développer sous l'influence de l'art. Il doit, avons-nous dit, cette puissance désorganisatrice à son caractère essentiellement panthéiste.
Un culte spiritualiste allait lui faire un appel insensé. Qu'allait-il arriver?
L'art chrétien avait une dominance tout autre que celle de l'art païen, et chez lui le sentiment l'emportait de beaucoup sur l'idéal antique ; son but était par l'action et le mouvement, par l'expression , de produire des émotions, comme celui de l'art grec était par l'harmonie d'éveiller la pensée. Aussi tous les artistes d'Athènes furent-ils philosophes et penseurs ; ceux de la chrétienté furent surtout des hommes de sentiment et de sens exaltés.
Du jour ou la vue d'un saint ou du Christ mourant eut violemment ému l'âme, on en vint à croire qu'alors que l'effort unique de la pensée vers la conception de l'infini ne suffisait pas pour éveiller l'amour divin, il était permis de l'exciter par la contemplation des images; et c'est ainsi que la charité, au lieu de venir par l'intelligence et la foi, naquit de l'ébranlement des sens, et qu'au lieu de demander la grâce à l'esprit éternel, on osa la demander à la nature. Il en avait toujours été
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quelque peu de même dans la chrétienté; car, l'homme est un, et nulle doctrine, si forte soit-elle, ne peut absolument scinder son être; mais les efforts de l'Eglise avaient toujours maintenu cette tendance dans de sages limites, et jusqu'alors elle avait été tolérée comme une faiblesse, loin d'être encouragée comme un moyen de perfection ; elle était surtout dangereuse en ce que ce moyen d'action sur l'âme est d'autant plus énergique qu'il s'adresse en elle aux sentiments les plus matérialistes, l'amour et la famille.
Ce que nous avançons ici fut bientôt démontré par ce seul fait que l'art, dans ce but, se consacra presque tout entier à la reproduction de la Vierge et de l'enfant Jésus. Dès à présent, on peut pressentir, alors qu'A pénétrait dans le culte, quel ravage allait produire ce procédé d'élévation de l'âme vers l'infini qui tendait à faire aimer Dieu comme on aime un enfant au berceau, comme on aime sa maltresse. Toute l'économie chrétienne en était ébranlée.
Platon l'avait dit autrefois : aimez les beaux corps, ils vous feront aimer les belles actions; aimez les belles actions, elles vous feront aimer les beaux sentiments; aimez surtout les beaux sentiments, car ils vous donner ront l'amour des belles pensées. Ce qui pouvait arriver aux chrélîens de plus heureux dans une telle voie, c'était de devenir platoniciens; mais ils ne le pouvaient ; c'était avouer que l'amour de la vérité naissait de celui de la beauté; c'était rentrer dans le naturalisme.
Cependant cette forme nouvelle de la recherche du sentiment conserva le nom de son inventeur : l'amour devint platonique, le culte allait le devenir, et plus tard