LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE
la chrétienté présenterait ce spectacle effrayant d'un peuple niant la perfection dans le monde physique *t appelant ce monde lui-même comme créateur de la perfection morale; éclectisme étrange qui devait abrutir ou énerver des générations entières.
L'Italie, la première, souffrit de ce poison. Sous l'influence de l'art papal, elle eut bientôt perdu la loyauté, le courage, l'honneur, toutes les vertus chrétiennes; avec sainte Thérèse, dont nous allons parler, cette affreuse maladie tua l'Ëspagne; en France, en quarante années, elle nous a réduits à la mort de ce temps.
Alors que l'empire d'Orient succombait, et que l'Italie voyait grandir ce culte énervant de la Madone et du Bain bi no, Jeanne apprenait même aux femmes le courage et l'énergie indomptables , et la France revoyait les miracles. Comment prévoir que c'était de son sein même qu'allait sortir le plus puissant appel à ces faiblesses, à ce découragement des cœurs qui avait livré la moitié de la chrétienté aux musulmans? A Constance on jugeait deux hommes, les précurseurs de la foi nouvelle, Jean Huss et Jérôme de Prague, deux prophètes et deux martyrs, nos aïeux, à nous, les enfants du Thabor ! Dans le concile siégeait un autre homme, un de leurs juges, un de ceux qui pleuraient en livrant les témoins de l'avenir au bûcher. Cet homme était envoyé par la France ; il était honnête, vertueux, honoré, savant comme pas un; il eût avec joie, pour la chrétienté, donné tout son sang; il faisait plus encore, il offrait en holocauste le sang des justes à son Dieu. Eh bien ! cet homme, ce
représentant du peuple très-chrétien et de l'Eglise, ce juge qui défendait le dogme à ce prix, il portait dans son cœur et dans son front la mort du dogme et de l'Eglise; il allait tuer, il allait déshonorer ce qu'il voulait défendre. Ah ! ce ne sont point là des hasards ! Destinée! destinée! quelle science inconnue dort encore dans ton sein? Fatalité, forme décevante, un esprit est en toi! Quel est ton nom?
Il en est deux que l'esprit gémissant des ruines n'oubliera jamais : ce sont le tien et celui de ton livre empoisonné, Gerson!
On a dit de ton œuvre que c'était le plus beau livre écrit de la main des hommes puisque l'Evangile était de Dieu. Si l'on juge de la beauté d'un livre par le mal qu'il a produit; rien des hommes, en effet, rien ne fut aussi beau.
L'Evangile avait fait la chrétienté, créé tout un monde : ce livre allait le détruire.
C'était Y Imitation.
€e livre, qui faisait de l'amour du Christ toute la loi, ce livre, qui faisait de Yimitation de sa vie toute la morale, éteignait ces haines vigoureuses du mal, cette passion ardente de la justice d'où naissait toute l'énergie du chrétien : la douleur n'était plus le signe de la force de Satan, un reste de sa puissance, contre laquelle devait lutter, jusqu'à la dernière heure, le soldat du Christ, destructeur des méchants; non, c'était presque une joie; il fallait aimer le martyre, ce vœu si coupable aux yeux des pères de l'Eglise ; il fallait aimer la douleur !