‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 162 sur 228 · LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE

Le Christ n'était plus ce fils de Dieu rayonnant (Tune gloire immortelle, roi des hommes, dont la parole ardente avait foudroyé les empires, en exhaussait de nouveaux. Il était l'agneau, la victime; en lui brillaient la souffrance, la misère et la douceur, enfin les mérites de Jésus, et c'étaient ces mérites dont la contemplation • devait éveiller l'amour et conduire à la vertu.

Arrêtons nous ici : sur l'organisme humain plane un harmonieux mystère. Chaque fois que nous nous laissons entraîner à quelque chose de mauvais, soit physiquement, soit moralement, un désordre violent se fait sentir dans tout notre être; il souffre; le corps se révolte ou l'âme s'indigne : c'est un avertissement; c'est le signe du mal. Mais si, par des jugements préconçus, une idée fausse ou des sens déjà blasés, nous persistons dans cette voie funeste, bientôt nous y sommes entraînés avec une violence fatale. Désormais, nous irons jusqu'au bout, jusqu'à la mort. Juste vengeresse de l'ordre transgressé une force invincible pousse l'être au néant; et ceci est une grande harmonie. Si, quand les individus s'écartent des lois éternelles, ils ne marchaient pas vers leur destruction, bientôt ils auraient substitué à la vie générale un effroyable chaos.

C'est ainsi que la justice a placé la force ou la faiblesse, la joie ou la tristesse, le plaisir ou l'ennui, le repos ou le trouble, la vie ou la mort sur la route du bien ou du mal. Aussi, aimer la douleur est-il aimer le néant; aimer le bonheur, est-il aimer Dieu.

Mais le mal n'est pas seulement dans les actes, il est aussi dans les oublis. Les sens, appelés trop souvent à produire une émotion qui les néglige et ne leur rend

pas ce qu'ils lui ont donné, se fatiguent, se lassent et cessent de porter à l'esprit des accords pour eux inutiles. Alors, un phénomène horrible se manifeste; indifférents désormais à l'harmonie, les discordset les dissonances les émeuvent et les agitent encore, et l'âme insatiable retrouve pour quelques instants la vie, avec la sensation qu'elle avait perdue.

Tel était l'enseignement de l'Imitation, le poison mortel que ce livre funeste allait verser comme une eau pure aux générations altérées d'amour ; son action délétère ne se fit pas partout aussi rapidement sentir.

En Italie, où les mœurs prirent immédiatement tant de facilité, ce mouvement s'arrêta aux conséquences que j'ai signalées. Les sens, appelés au secours de l'âme, ne furent point oubliés, l'art et la science brillèrent d'un grand éclat, et si le culte énerva l'Italie, il ne put l'abrutir; le luxe et les courtisanes la sauvèrent comme Athènes de ce dernier malheur. Mais le courage, cette vertu fondamentale, reçut une grave atteinte, et malgré des luttes continuelles contre les Turcs, les Vénitiens et les Génois eux-mêmes ressentirent le triste effet d'une fausse doctrine.

En Espagne, où l'idée conserva plus d'austérité, les sens écrasés par une lutte impossible, des appels incessants, des travaux sans récompense, durent chercher dans la souffrance une excitation plus vive, un aliment nouveau; et l'âme, qui ne trouvait plus d'extase ni d'amour devant la madone à l'enfant, les retrouva devant la vierge des douleurs. Les mérites de Jésus s'y joigni-

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