LIVRE II. SITUATION MORALE
avaient brillé dans cette philosophie du plus pur éclat : le stoïcisme et le platonisme. Chacun d'eux devait caractériser les phases ascendante et descendante de l'Eglise.
O Christ éclatant, tout-puissant, vainqueur de la mort, disait le chrétien, le serpent a redressé la tête; je vais en guerre! regarde, et soutiens ton 3oldat. Verse en mon sein le mépris de la douleur ; la chair est faible et je vais tomber. Dieu fort, c'est pour ta gloire ; fais que je tombe sans reculer d'un pas.
Mon doux Jésus, né dans une crèche, faible et le jouet des méchants, dit le jésuite , la tentation m'assiège et mes ennemis sont puissants ; regarde, pasteur, et défends ta brebis. Je succombe, mon âme est sans force, viens la consoler, adoucis la douleur ; Dieu bon, mon seul refuge, tu mourus pour moi, viens encore à mon aide.
Ainsi, pendant dix-huit siècles, on entendit deux voix.
L'une : C'est aux violents qu'est le royaume des cieux.
L'autre : Laissez venir à moi les petits enfants.
L'une : La foi soulève les montagnes.
L'autre : Aimez et vous serez heureux.
L'une : En Dieu je vis, je suis, je marche.
L'autre : Éloignez de moi ce calice d'amertume.
De ces voix : l'une, celle qu'entendait surtout le chrétien, n'est plus qu'un insaisissable écho ; l'autre, qu'entend le jésuite, s'affaiblit au milieu des bruits du monde, et seule désormais, comme une épouse privée de son époux, gémit sur un tombeau.
Je n'ai pas besoin de dire comment le jésuitisme entraînait la dominance pratique de la grâce sur la volonté ; comment l'abandon de la doctrine dogmatique amenait à l'exagération des rites; comment la pratique prit une grande importance aux dépens du véritable esprit religieux ; comment la confession elle-même cbangea de nature ; enfln je n'ai pas besoin de parler du casuisme, cette conséquence obligée du jésuitisme : après Pascal on n'a le droit de rien dire.
Cependant je dois faire remarquer que le casuisme était absolument nécessaire pour arracher les fidèles au désespoir qu'eussent amené de telles tendances, et qu'il était un résultat inévitable de la prédominance qu'elles donnaient en morale aux actes sur les habitudes, à l'absolution sur les conseils, au confesseur enfin, sur le directeur.
On a fait de toutes ces transformations autant de crimes dont on a chargé les jésuites.
Cq. ne sont pas là les crimes des hommes, mais de de leurs doctrines et de la tâche insensée qu'ils avaient entreprise. Toutes ces conséquences étaient fatales du jour ou l'on admettait cette donnée : défendre l'Eglise contre les nécessités du temps et le progrès incessant de l'humanité.
Jusqu'à la révolution, le gallicanisme, à travers bien des difficultés, sut résister à cette dégénérescence du christianisme. Les jésuites avaient cependant profité de toutes les circonstances. La Ligue, l'influence espagnole,