LIVRE II. SITUATION MORALE
celle des Médicis, la vieillesse de Louis XIV, tout fut exploité par eux. La fermeté de l'Eglise de France suffit à conjurer tous ces périls.
Après la révolution il n'en fut plus de même. Lors de la reprise du culte, le clergé français était singulièrement affaibli. Rome l'accusait d'impéritie ; les événement semblaient donner raison à ses accusateurs. Il ne savait que répondre, il baissa la tête et dut accepter l'appui de ceux qu'il avait si noblement repoussés. Il no reste plus rien aujourd'hui de l'Eglise de France, le jésuitisme a tout envahi, le christianisme s'est transformé sous nos yeux en une sorte d'anthropomorphisme philosophiquement insoutenable et dogmatiquement absurde. Le culte de la nature humaine du Christ a remplacé celui de sa nature divine ; et cet immense sacrifice, cette prodigieuse idée d'un Dieu se faisant homme, de l'infini acceptant les imperfections du fini, semble complètement subalternisé, dans l'esprit des fidèles, au sacrifice très-médiocre de son martyre, à l'idée très-mesquine de ses souffrances.
Ainsi cette diminution de l'être divin, l'incarnation, apparaît comme une moindre douleur que la mort, cette diminution de l'être humain ; et le chrétien de ce temps, oublieux du spiritualisme lui-même, est plus ému des tortures du corps que de la limitation de l'esprit. Si l'on joint à cette décrépitude d'une doctrine, oublieuse de son origine, et qui, née pour élever l'homme au-dessus de l'humanité, ne peut aujourd'hui que l'abaisser audessous d'elle; si Tony joint l'action puissante de l'art et du culte telle que nous l'avons signalée en Espagne et en Italie, on aura quelque idée de l'abîme moral dans
lequel nous sommes tombés. Il n'en pouvait être autrement, le christianisme avait trop grandi l'homme, l'esprit humain lui échappait; pour le ressaisir, le jésuitisme avait besoin de le dégrader.
Qu'il en eût ou non conscience, il fallait en arriver à ce point. Il a tout fait pour y parvenir, et n'a que trop réussi.
En même temps que le culte de la nature humaine du Christ se substituait à celui de sa nature divine, Dieu le père semblait oublié pour la Vierge ; cela était inévitable. Les âmes oublieuses du dogme ne comprenaient plus l'inûni, partout elles cherchaient des objets limités; cependant elles continuaient à affirmer le spiritualisme, et c'était par de telles routes qu'elles tentaient de s'arracher à l'absorption de la vie pour s'unir à l'intelligence absolue.
La résistance du gallicanisme avait tellement retardé ce mouvement, qu'il se produisit en France quelque chose d'analogue à ce que nous avons constaté dans le monde païen. Nulle part les aberrations résultantes de cet éclectisme insensé d'une théorie spiritualiste et d'une pratique panthéiste ne produisit de plus désastreux résultats.
Au point où nous sommes, le christianisme, totalement dévoyé de sa route primitive, tend à une exaltation fébrile de l'âme et se jette, soit en repoussant l'intervention des sens, dans de monstrueuses aberrations, soit en l'acceptant, dans des complaisances damnables au point de vue de sa doctrine.