‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 171 sur 228 · LIVRE II. SITUATION MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE II. SITUATION MORALE

Cette seconde condition est évidemment la justification de toutes les faiblesses et de toutes les hypocrisies. C'est la pratique secrète de tout ce qu'il condamne osten- * siblement, la destruction de sa propre morale.

La première condition est plus dangereuse encore. C'est elle cependant qu'il a semblé définitivement accepter depuis quelques années.

Une sorte de sensualisme idéal a remplacé l'esprit harmonieux et sévère des anciens jours. Le culte de la Vierge a pris des proportions démesurées ; celui du sacré cœur est venu s'y joindre ; ils se sont entourés de formes énervantes : partout arrachant l'esprit à la contemplation calme de l'infini, la pensée au repos grave et puissant qui raccompagne, ils ont enchainé l'amour à des images sans réalité.

Chose étrange ! parce que, dans la pensée, tout acte était impossible, on a cru que, dans la pensée, tout songe était permis; les rêves de séminaristes en délire sont devenus l'idéal réligieux de nos filles ; et Marie, à la lueur voluptueusedes lampes d'albâtre, vierge, amante et mère, folle à la fois de douleur et d'amour, pressant le cœur déchiré de son fils sur sa gorge brisée par les sanglots, se pâme ou s'évanouit sur nos autels.

Pour retrouver de telles aberrations, il faut remonter bien des siècles. A la recherche de l'amour, de même qu'à Rome les sens oublieux du sentiment, et, conduits par un matérialisme insensé, durent aller de la fatigue à la douleur physique et de la douleur à la mort ; de même aujourd'hui les sentiments oublieux des sens, et guidés

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par un spiritualisme aussi faux, vont de l' indifférence à la douleur morale et de la douleur au désespoir.

Telles sont les suites fatales d'une idée exclusive et d'un culte éclectique. A Rome, on exaltait tout l'être par un culte panthéiste, puis on lui disait de se contenter de la vie. En France, on l'exalte par un culte semblable, puis on lui dit de se contenter de l'âme. Ah ! quand on a compris tout, on ne peut se satisfaire ainsi. Le repos et l'harmonie cherchés fuient toujours, on les poursuit jusqu'à l'impossible, jusqu'à l'abîme ; et s'il faut choisir entre ces folies, mieux vaut Tibère encore : sa blessure était moins profonde et les plaies des corps se guérissent plus vite que celles des âmes.

va

Le jésuitisme n'est point seul coupable, il faut le reconnaître. Le sensualisme nous arrivait de toutes parts ; et sous l'influence d'une réaction spiritualiste et chrétienne, qui suivit le grand mouvement de la révolution et commença à se déclarer sous l'empire, il se forma une sorte d'éclectisme bizarre. On se plut à exciter l'entraînement des sens, à appeler leur délire en leur posant une infranchissable barrière; on se plut à les sentir ainsi, brûlants, inassouvis, se dévorer eux-mêmes. Tel fut l'esprit de deux productions dont l'influence fut énorme : Atala et René : deux puissants leviers de corruption I

Là c'était une sœur; ici c'était un vœu. Martyrs du cœur et de l'impossible, ainsi mouraient René et Atala. Dès lors tout prêtre eut son Amélie, toute vierge eut son Chactas : les uns aimèrent Marie, les autres Jésus, sur la

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