‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 172 sur 228 · LIVRE II. SITUATION MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE II. SITUATION MORALE

foi d'infranchissables barrières; et les femmes, si supérieures quand il s'agit d'amour, allèrent plus loin encore : elles ne craignirent pas d'aimer Marie; et, dans les cathédrales, Sapho recueillit des offrandes et Sapho gémit aux pieds des autels.

J'appuie fortement sur ce caractère intime de notre état moral; il est d'une extrême gravité et d'une grande généralité. C'est la plaie qui dévore le plus profondément notre société et, malheureusement, elle n'est pas appréciée. Les meilleures natures, les plus complètes, en sont surtout atteintes; les cœurs les plus élevés, les plus dignes d'intérêt, en sont surtout allanguis ; de grands hommes et des mieux intentionnés l'approfondissent et la font saigner tous les jours; presque toute notre littérature, tous nos romans, l'œuvre de M. de Lamartine, si importante avec celle de M. de Chateaubriand,, nos drames, notre musique, tendent à ce résultat. C'est le caractère dominant de l'art et du culte depuis 1810. Le grand Gœthe lui-même, ce ferme esprit, paya son tribut à cette maladie du siècle, il commençait de bonne heure, mais il s'arrêta bien vite. Hermann et Dorothée suffit pour ramener à la noble intelligence du sentiment moral et faire oublier Werther.

Cette tendance à poursuivre et à justifier le développement excessif d'une passion irréalisable et impossible dans l'esprit de celui qu'elle possède, ce dégoût et cet ennui delà vie qui en sont les conséquences, sont ce que je connais de plus funeste en fait d'enseignement, et

rien ne porte plus à la lâcheté des cœurs que cette folie contradictoire qui consiste en définitive à aimer sa passion en en maudissant le but final, et à se complaire à la nourrir au lieu de la combattre, et à maudire le monde au lieu de le servir. C'est l'absorption de l'esprit dans un rêve monstrueux et la haine de la réalité. C'est, en un mot, la doctrine d'un moine isolé dans un désert, mais elle est destructive de tout ordre et de toute existence sociale, elle aboutit à nier la possibilité de l'existence de toute noble créature dans le milieu social, en même temps qu'elle affirme que les principes qui la tuent sont légitimes.

C'est une prime à toutes les fautes ; car nul n'est forcé d'arriver a ce degré de vertu. C'est une prime à tous les découragements; car tous peuvent prétendre à ce degré de sensibilité.

Aussi, dès que les individus sont éprouvés par la passion ou la douleur, ils se hâtent de profiter de ces exemples pour excuser, à leurs propres yeux, ou leurs égarements ou leurs désespoirs.. En présence de telles théories rendues puissantes par le culte et le génie, les plus hon* nètes sont encore ceux qui, ne voulant ni du crime ni des lâchetés, se brûlent tout simplement la cervelle.

Tels sont les résultats fatals de cette poursuite de l'amour après l'impossible.

Ces idées ont été presque entièrement abandonnées par les hommes. Les jeunes gens fidèles à l'Eglise en sont seuls malades aujourd'hui, ils ne sont point très-nombreux, mais si le jésuitisme s'emparait d'une génération, elle serait perdue. En attendant, le moral des femmes est singulièrement menacé. Comme leur influence est

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