‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 173 sur 228 · LIVRE IL SITUATION MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE IL SITUATION MORALE

plu9 puissante sur les mœurs que celle des hommes, il y a dans ce fait un immense danger.

La portion des hommes qui échappe à l'action désastreuse du culte est la proie d'une maladie moins énervante, mais très-funeste cependant ;elle n'est point sans remède, comme pourrait le devenir celle dont je viens de parler. Il s'agit de la tendance éclectique à unir dans la même personne les contrastes les plus anharmoniques et les plus impossibles, tels que des vices et des vertus incompatibles, et à créer ainsi de véritables monstres. Je ne veux point citer d'exemples, il s'en présente à tous les esprits. De telles habitudes dans l'art ne peuvent servir qu'à blaser tous les sentiments et à dénaturer complètement la notion vraie de la nature humaine. Ces erreurs artistiques sont toutefois bien moins graves que celles que j'ai d'abord signalées ; elles troublent les idées, elles renversent les rapports des choses, mais, elles ne changent point la nature du droit et de la vérité absolue; et si elles faussent la raison, elles ne tuent point l'énergie et ne dégradent point la conscience.

L'œuvre de M. Victor Hugo doit servir de type pour exprimer cette forme de l'art; cet honneur lui revient de plein droit. Il a ainsi arraché la jeunesse à cette langueur et à cet affaissement général dont elle était menacée. Le moyen était violent, mais dans la situation, on ne pouvait peut-être en employer d'autres; et plus de calme et de simplicité dans l'art n'eussent point suffi à une génération blasée. On peut affirmer qu'il a rendu un immense service. C'est à cette action énergique que nous

avons dû de conserver quelque vigueur. Sans lui nous étions peut-être absorbés par le jésuitisme ; et quand la maladie est aussi grave, on n'a pas toujours le choix des remèdes, et souvent le meilleur et le plus utile est celui que dans l'état de santé Ton eût dû considérer comme un poison.

Si lo point de départ et le choix des caractères et la création des types reposent sur des monstruosités et des discordances exceptionnelles, et si cette esthétique s'adresse ainsi violemment à des cœurs ou à des sens fatigués; au moins elle résout toujours ces dissonnances sur de vigoureuses et franches harmonies.

Cette école part du mai et du faux, cela est certain ; elle n'est donc pas une forme parfaite de l'art ; mais, forcée d'accepter ces données vicieuses, elle aboutit au naturel et au vrai. Voilà ce qui la rend utile et légitime en ce temps, et l'on ne saurait trop louer la reconnaissance instinctive que la jeunesse et le peuple ont toujours montrée pour son plus illustre représentant.

C'est qu'en effet les héros de M. Victor Hugo et de son école ne séparent jamais l'action du désir : ce qu'ils exécutent, ils l'ont voulu ; ce qu'ils veulent, ils le tentent ; dans son oeuvre, le corps et l'âme marchent toujours ensemble, ils aiment et agissent d'accord ; ils cessent à la fois d'agir et d'aimer.

Si cette école n'a pas une intelligence parfaite de l'harmonie des sentiments ou des formes, elle possède à un haut degré celle de l'harmonie de la passion et de la vie, et refuse de les séparer. Elle est en ce sens trèsfranchement panthéiste.

Aussi sous la phrase de l'art jésuite, on entend sans

Page 1