LIVRE II. SITUATION MORALE
Les tendances sociales étant données, il faut les détruire et remonter le cours des siècles, car nous sommes dévoyés; ou bien il faut proclamer pour dogme la science, pour culte, Fart, pour morale, la liberté. Ceci est inéluctable; et pour tout homme qui réfléchit, et ne se trompe pas à plaisir, tel est le but vers lequel se précipitent les esprits, les cœurs et les sens.
On répondra, je le sais, que cette tendance à l'amour n'est pas nouvelle, et que de tout temps les hommes lui ont cédé.
Oh certes ! l'amour naquit avec l'humanité; mais ce que je signale , c'est le nouveau caractère de l'amour. En France, on a toujours beaucoup aimé. Mais on n'avait point fait un culte, un idéal de l'amour. L'Eglise no s'est jamais, avant ce temps, montrée sévère ni rigoureuse en ce point; et comme une bonne mère, elle souriait par fois aux gaillardises de ses enfants. Mais si elle excusait ces faiblesses, jamais elle n'eût voulu consentir à les vanter ou à les honorer. Elle maintenait avec fermeté la distinction des choses humaines, imparfaites et tolérées, et des choses divines, louables et parfaites ; et jamais elle n'eût compris, que de ces mêmes fautes, on ferait les degrés de la perfection , et que l'on abaisserait ainsi l'idéal religieux au-dessous des misères humaines, ou que l'on élèverait ces misères elles-mêmes à la hauteur de l'idéal divin.
De tout temps, des cœurs aimants et passionnés avaient manifesté ces funestes tendances. J'ai dit qu'elles étaient au fond même de la doctrine, et qu'elles appa-
raissaient déjà dans saint Jean. Ces pauvres âmes souffrantes et blessées n'avaient point été repoussées par l'Eglise, elle avait craint pour elles le désespoir, et. s'était montrée pleine de tendresse et de pitié.
Peut-être même, avait-elle plus d'affection et de sollicitude pour ces enfants atteints d'une incurable maladie. Mais jamais sa bienveillance maternelle n'avait fait fléchir ce qu'elle devait à sa doctrine et à la vérité.
Pour ces âmes, l'Eglise avait préparé des lient de refuge, elle avait des hospices pour les maux de l'esprit comme elle en avait pour ceux du corps, et pour les cœurs entraînés dans cette voie fatale, elle avait ses couvent et ses cloîtres. C'est ainsi qu'elle les séparait sagement du monde ; après les avoir ensevelis loin des hommes, là, dans le silence, seuls avec l'objet d'un impossible amour, l'Eglise les consolait. Elle avait pour ces âmes égarées de douces paroles et de plus doux soins, et bienveillante , elle caressait leur souffrance , alors qu'elle ne craignait plus de voir cette fièvre s'étendre et envahir le troupeau commis à sa garde. Tel est le véritable sens de l'institution des ordres cloîtrés. Leurs couvents étaient des lazarets où l'Eglise enfermait ses pestiférés. Cette institution prudente est maintenant tout à fait méconnue. La sagesse du christianisme <est pervertie; le jésuitisme a fait de ces maladies contagieuses le signe même de la santé. Du vice de la doctrine, il a fait la vertu, et l'on s'est efforcé d'inoculer aux populations le virus que l'Eglise espérait étouffer dans l'enceinte des cloîtres.
Voilà ce qui rend notre situation morale si terrible.