LIVRE II. SITUATION MORALE
Oublieux de la parole de l'Apôtre, Melius est nubere quam uri ; Mieux est épouser que brûler, vous avez fait des virginités brûlantes.
Si bien qu'avec ces doctrines mensongères, guidés par une conception fausse de la vie, ceux dont les sens sont encore endormis consument leurs sentiments à la poursuite d'une harmonie irréalisable parle sentiment seul, et quand vient l'heure où l'être doit se compléter en eux ; quand à leur aide ils ont appelé les sens, il n'est plus temps ; la lampe virginale a brûlé dans la solitude, leurs cœurs ne sont plus que cendres et restes desséchés, et dès lors en vain avec les sens ils chercheront l'amour. La vierge a tué l'épouse, et celle qui sut user son âme dans une aspiration insensée, usera ses nerfs à leur tour sans trouver l'idéal cherché, sans trouver le calme et le bonheur, sans trouver le repos ailleurs que dans le néant du cœur et des sens.
Ah! la société pouvait marcher ainsi alors que cet idéal était inconnu, alors que l'existence d'une harmonie supérieure était ignorée et que les intelligences ne » demandaient pour se satisfaire que des affections ou des plaisirs, et n'avaient point conscience de cette union de l'âme et de la vie, de ce noble accord qui est l'amour lui-même. Il n'en est plus ainsi; cette ignorance d'une perfection rêvée, vous ne pouvez plus compter sur elle ; vous l'avez détruite, et vous avez fait par votre culte, votre art, votre morale, de l'amour quelque chose de si grand, de si large et de si puissant, que ce n'est point
Irop de l'harmonie du sentiment et de la vie pour le réaliser.
Voilà ce qui me fait affirmer qu'il n'est plus aujourd'hui de ressource morale que dans une doctrine qui justifie l'amour. Le jésuitisme, en en faisant un idéal, nous a fait cette nécessité.
Sujet bien digne de réflexion I Tel est donc le résultat des efforts tentés contre les tendances de l'humanité. On est obligé de s'appuyer sur elles-mêmes pour leur résister. Cest en elles que l'on est contraint de puiser la force avec laquelle on espère les contenir. On est conduit à les exalter d'autant plus que l'on veut moins les satisfaire : et voilà que cette exaltation arrive à ce point qu'il faut leur obéir à tout prix. Les besoins surexcités sont devenus mortels si l'on refuse d'y céder. Vous affamez les cœurs ; voulez-vous les tuer ? Ils mourront, si vous ne voulez pas qu'ils mangent.
Ainsi la lutte contre le progrès est insensée, presque toujours inutile, et quand parfois elle peut sembler habile, elle n'a pu que le rendre plus dangereux en le rendant plus rapide, en l'amenant avant l'heure.