LIVRE II. SITUATION MORALE
rendre, avec eux, et par eux, un monde meilleur possible.
Aux idées nouvelles qui germent au fond des cœurs, répondront des formes nouvelles. Dans la société, comme dans les individus, le corps n'est que l'image de l'âme. A des sentiments plus généraux et plus élevés, il faut des organes plus délicats et plus parfaits. L'idéal philosophique et moral étant changé, les relations humaines doivent changer avec lui ; à de nouveaux cieux il faut une nouvelle terre. Prévoir ces conditions nécessaires de la vie sociale et les préparer, telle est la mission du siècle. Comme, à l'heure des transformations fatales, la larve meurt et le papillon va naître ; nous sommes à la fois dans une tombe et dans un berceau.
Heure solennelle, où, devant une société chancelante et condamnée, l'étude de la régénération commence ; où l'armée des démolisseurs, sûre de la victoire, se repose sur son épée sanglante encore, et rêve du jour prochain où l'arme du combat deviendra celle du travail, où l'œuvre de destruction accomplie celle de l'édification demandera tous les bras.
Heure triste et mélancolique , pleine de regrets et d'espoirs, où la haine va faire place à l'amour, où la pensée seule couvre déjà de fleurs la terre, où les yeux ne voient encore que des ruines ; où tout ce qu'on doit aimer est encore dans les limbes, où tout ce qu'on aima descend dans l'éternel oubli.
C'est alors que, semblable au corps, sur le point de franchir un abîme, l ame se replie sur elle-même, mesure la distance et, résolue, semble immobile en prenant son élan.
Pour nous cette heure est venue. L'époque critique et radicale s'achève : tous, nous savons ce que nous ne voulons plus ; l'époque organique et sociale commence : tous, nous nous demandons ce que nous voulons.
En un tel moment, il est légitime de se recueillir dans sa force et dans sa conscience, à l'écart des bruits tumultueux et des agitations passionnées ; il est juste de s'abandonner aux pensées graves et sérieuses. Quand on entre dans une voie où nul retour n'est possible, il est bon d'éprouver et d'aimer cette tristesse qui n'est ni le découragement ni le doute, et qui flotte autour de ces mots — Jamais et toujours. Plongé dans le silence implacable du destin, l'oreille attentive et l'œil fixé dans l'ombre sur ce voile qui s'épaissit comme des langes autour de l'inconnu, comme un linceul autour de l'oublié, il est bon de ressentir le noble souci des volontés irrévocables , la calme et forte tristesse des légions de César en passant le Rubicon.
S'il est un indice frappant de notre situation sociale, c'est l'état de délabrement de l'organisation familiale et l'impossibilité où elle est de se maintenir longtemps.
Il est certain que les idées qui ont servi de base à la constitution de la famille chrétienne ont aujourd'hui cessé d'avoir une valeur légale.
Il est aussi certain que les idées qui servent base à la constitution de la famille légale ont depuis longtemps cessé d'avoir une valeur morale.
La législation et l'esprit du temps tiraillent ainsi l'organisation familiale en sens opposés. Il faut de toute né-
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cessilé qu'elle obéisse définitivement à Y une de ces forces contraires, ou qu'elle soit écartelée par elles et dispersée, sous nos yeux, en lambeaux. Désormais, elle ne peut rester stationnaire ; pour elle il n'est plus de repos ; elle doit avancer, ou reculer, ou périr.
Quand un tel phénomène se manifeste et que tous les liens sociaux sont ainsi déchirés par des énergies ennemies; quand tous les efforts et toutes les tendances divergent au lieu de converger, la dissolution des sociétés est inévitable. Alors l'esprit conservateur bien entendu ne consiste plus à défendre ce qui se désorganise de soimême, mais à conslituer rapidement ce qui peut vivre.
Nous avons dit que l'esprit radical, en amenant le mouvement réformiste à la déclaration de la liberté de conscience, avait ainsi nié toute l'économie sociale chrétienne et détruit notre constitution. On n'a peut-être pas senti toute l'importance de cette déclaration. Nous voici en présence d'une institution sur le sort de laquelle son influence fut décisive.
Du jour ou la liberté de conscience fut proclamée, le mariage religieux ne pouvait plus avoir de garantie législative. En effet, il eût fallu l'accepter tel que chaque secte le voulait et le défendre dans des conditions de durée et de stabilité toutes différentes et qui pouvaient varier d'une manière indéûnie; les conjoints pouvaient même, en changeant de religion, changer d'un moment à l'autre les conditions du contrat primitif.
Or, si le mariage était considéré comme une institution absolument nécessaire au maintien de l'organisa-
tion établie, ce qui est d'une évidence irrécusable, il fallait, du moment où les conditions religieuses étaient indéfinies et libres, lui créer des conditions nouvelles déterminées par l'État. Le contrat religieux devenait un. contrat légal ; il pouvait en outre être religieux, mais cela était en dehors des prévisions et tout à fait inutile à ses effets postérieurs. Tel fut le sort du mariage, et l'institution du mariage civil suivit la proclamation de la liberté de conscience,
Cet acte est, sans doute, le plus énorme saut de recul qu'ait accompli l'humanité. La morale que la révolution chrétienne avait soustraite aux décisions du souverain retombait ainsi sous le joug des majorités. Le droit romain se substituait au droit canon, et dans cet ordre toute la civilisation catholique semblait effacée ; elle le serait certainement, si cet empiétement de la souveraineté du peuple était autre chose qu'une velléité transitoire et sans force. La conscience individuelle, il est vrai, n'avait jamais relévé d'elle-même, mais depuis des siècles elle relevait de Dieu seul et ne relevait plus des prescriptions humaines.
Libre pour la première fois, la conscience semble s'être effrayée de sa propre liberté; pupille, elle s'affranchit de la tutelle pour devenir sujette, et ne sut, tout d'abord, user de son émancipation que pour se donner un maître.
Si l'on se reporte aux temps antérieurs au christianisme, on s'aperçoit en effet bientôt qu'un des grands progrès qu'il accomplit fut la transformation du ma-