‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 183 sur 228 · LIVRE II. SITUATION MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE II. SITUATION MORALE

velle incomprise des autres ; alors il se présente des hommes d'une valeur secondaire. Ces hommes parlent ainsi :

« Que vous importent ces luttes et leur objet? laissez les fanatiques et les idéologues combattre sur les hauts lieux. Il s'agit de la lumière : disent-ils. Que vous importe la lumière? Ils veulent voir au loin? Que vous importe ce qui est au loin? Ce sont là des recherches oiseuses ; en cet ordre, il n'est que doute. Voyez ! ils ne peuvent s'entendre! Qu'avez-vous besoin d'instruments en discussion, et sujets à l'erreur? Qu'avez-vous besoin d'yeux et de flambeaux? N'avez- vous pas des mains? N*avez-vous pas des pieds? Voilà d'excellents instruments! Ils vous donneront des résultats certains. Ainsi vous ne serez point trompés. Allons, fermez les yeux, avancez les mains ; cela seul est réel que vous touchez avec elles. Avancez le pied; cela seul est solide qui résiste sous lui. Le toucher : voilà le sens vrai, le bon sens, le sens commun ! »

Oh! s'écrie la foule, ces hommes qui viennent de parler me semblent très-sages ; ils sont pleins de modération et de prudence; suivons leurs conseils, fermons les yeux et prenons des bâtons. Ainsi je ne marcherai point vite, mais je ne ferai point de mal, et j'éviterai ces luttes stériles et ces combats dont j'ai tant souffert.

Le grand nombre agit ainsi. Dès lors les nations tournent sur elles-mêmes dans la nuit, jusqu'à ce qu'elles roulent au fond de quelque abîme.

Lorsque les peuples chrétiens s'aperçurent que des luttes séculaires pour la séparation des pouvoirs et la liberté d'examen n'avaient été que des escarmouches pré-

liminaires, pour ainsi dire, et les préparatifs d'une guerre plus terrible; quand ils virent, au bout de tant d'efforts, l'autorité d'une révélation progressive et vivante s'opposer à l'autorité d'une révélation écrite et traditionnelle; quand ils durent choisir l'un de ces drapeaux : la conscience ou la foi, ils éprouvèrent une sorte de découragement et de désespoir, et s'abandonnèrent aux habiles conseillers dont je viens de parler.

Dans l'ordre des faits et dans celui des idées, les plus influents de ces hommes de second ordre furent, sans aucun doute, Napoléon et Montesquieu. L'un dans la théorie, l'autre dans la pratique, ont été de grands rétrograda teurs. Ils ont propagé le scepticisme et l'indifférence, avili l'espèce humaine, abaissé les intelligences, dégradé les cœurs et mutilé les nations du sens avec lequel elles contemplaient les cieux. Ils jouissent d'une haute réputation et la méritent en effet. Une grande sagacité, beaucoup d'expérience et d'observation, un sentiment très-vrai des formes inférieures comparable à l'instinct leur servaient de guide; et ceux-là sont au milieu des aveugles, très-riches, très-puissants, trèsclairvoyants, qui possèdent un chien pour les conduire.

J espère rendre sensible à tous l'aveuglement dont je viens déparier, en examinant la situation économique que nous a faite la législation de nos prétendus conservateurs. Je ne veux constater ici que les conditions insensées dans lesquelles ils ont placé la plus importante de nos institutions, en face de deux systèmes très-stables et très-puissants : le système catholique et le système ro-

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