LIVRE II. SITUATION MORALE
contre la nécessité. C'est peu de chose, en présence d'un inévitable danger, de nier comme un insensé, de s'irriter comme un enfant ou de geindre comme un lâche.
Bien que la législation se soit séparée d'elle, l'idée religieuse protège encore l'institution du mariage et l'entoure d'une autorité sur laquelle il serait toutefois bien imprudent de compter.
J'ai précédemment constaté les tendances et les progrès du jésuitisme. Une cause puissante accélérera désormais cette transformation maladive du christianisme. Cette cause permanente doit d'ailleurs rétrécir le champ sur lequel § exerce l'action de l'Église, en même temps qu'elle en corrompt la doctrine.
L'étude de cette cause touche à l'essence de la vie sociale ; elle jette un grand jour sur la question qui nous • occupe et mérite une attention toute particulière.
Je veux parler de la rupture de ce cercle harmonieux par lequel la perfection, la douceur, la justice et la dignité pénètrent les relations humaines et les honorent.
Il est au sein des sociétés un échange adorable :
J'ai dit comment de la création logique du pouvoir par le souverain et du souverain par l'autorité découlent l'ordre et la liberté dans l'organisation politique; la réalisation du bien et l'amélioration des hommes est le résultat d'une construction analogue.
Du principe fondamental qui sert de base à la philosophie sociale d'une époque et qui, dans les civilisations, est toujours une conception de l'infini, se déduit un ensemble de conceptions secondaires de droit, de devoir,
d'ordre, de perfection et de rapports; cet ensemble est ce que l'on doit nommer l'idéal de la société; il se justifie par la définition de Dieu, l'autorité.
Cet idéal étant conçu, tous les efforts des législateurs doivent tendre à le réaliser dans les institutions et les relations. — Je n'entends point ici parler uniquement des institutions qui dans nos sociétés modernes sont régies par les lois, mais bien de tous les rapports entre les hommes, et je désigne momentanément par ce nom de législateurs tous ceux qui ont une influence directe ou indirecte sur l'établissement de ces rapports : — Toutes les relations sociales et les institutions qui les représentent se justifient donc par l'idéal.
Si bien que l'on peut dire que la conception de Dieu est le type de l'idéal, et l'idéal le type des relations humaines ; ou bien encore que les institutions sont la forme que revêt l'idéal social, et que cet idéal est la forme que revêt la conception de Dieu.
On conçoit que l'organisation progresse à mesure que les institutions deviennent plus conformes à l'idéal, l'idéal plus conforme au principe fondamental. Alors la société se perfectionne et se développe dans le temps, elle poursuit son évolution. Mais s'il se crée des relations nouvelles qui ne puissent être ordonnées en vue de cet idéal, s'il se produit des idées de perfection qui ne soient point justifiables par le principe fondamental; en ce cas l'organisation périclite, il devient urgent de découvrir un principe plus élevé duquel on puisse déduire un idéal plus large. La société se transforme, l'esprit ancien l'abandonne, un nouvel esprit l'anime. Elle meurt, elle renaît : c'est une révolution.