LIVRE II. SITUATION MORALE
Le dogme restant le même, l'idée générale et populaire de Dieu doit donc varier historiquement et géographiquement avec les lois et les mœurs. Le plus superficiel examen suffit pour constater cette vérité. Quelle distance philosophique et morale sépare, en effet, chez les classes illettrées, les conceptions de Tordre et de la Divinité, en France, en Espagne ou en Italie !
Mais qu'arrivera-t-il si ce merveilleux mécanisme par lequel les idées métaphysiques les plus hautes, les idées de perfection, de vérité, d'infini, se transmettent incessamment des plus grands génies aux moindres esprits, des plus nobles cœurs aux plus dégradés ; si ce mécanisme est détruit?
Qu'arrivera-t-il si cet harmonieux échange qui rend l'ignorant et le vicieux propriétaire des biens intellectuels et moraux du vertueux et du savant; si cet échange est arrêté?
Qu'arrivera-t-il si les institutions cessent d'enfermer un esprit élevé, si elles ne sont plus l'expression d'un idéal, si l'idée les abandonne, si le cercle harmonieux est rompu?
Il arrivera ce qui arrive aujourd'hui :
L'amélioration du sort intellectuel et moral du plus grand nombre s'arrête. Le niveau moyen de la valeur spirituelle des hommes cesse de s'élever, bientôt il s'abaisse; il se produit une rétrogradation de l'idéal humain.
Semblable à un cadavre, l'organisation sociale, privée de l'esprit qui l'animait, n'est plus qu'une forme sans vie. Les yeux la voient et croient encore la reconnaître, qu'elle n'est déjà plus. Livrée aux agents destructeurs,
elle est la proie des vers ; livrée à la corruption, elle se dissout en lambeaux. On peut l'embaumer et la conserver quelques jours. Cette apparence immobile, on ne la fera plus revivre. Elle ne marchera plus; son cœur ne battra plus ; la pensée n'est plus dans son front ; et, dans son sein n'habite plus une âme.
Résultat définitif :
L'individu se dégrade et la société meurt.
J'ai hâte d'abandonner ces généralités abstraites, et de les rendre plus faciles à saisir au moyen de quelques exemples.
La définition chrétienne de Dieu est celle du moi absolu, d'un sujet sans objet nécessaire, de la substance indépendamment des phénomènes et des formes, d'une âme infinie et sans corps.
D'un tel principe il était impossible de dégager un idéal compatible avec la vie ; il était en dehors du temps et de l'espace, ennemi du réel et du contingent, et l'on ne pouvait en déduire le code moral des relations.
J'ai déjà remarqué cette impuissance du spiritualisme; c'est elle qui réduisit la philosophie grecque à rester purement critique et destructive des sociétés antiques et ne lui permit de fonder aucun ordre nouveau.
Les chrétiens tournèrent cette difficulté insoluble par les mystères du péché originel et de la rédemption. Ils purent ainsi, de leur dogme, déduire un idéal, éclectique, il est vrai, mais possible et compatible avec les nécessités de l'ordre social et les conditions de l'existence humaine.