LIVRE II. SITUATION MORALE
Cependant, malgré ces concessions inévitables et les ténèbres du dogme cet éclectisme fut d'abord renfermé dans les limites les plus étroites. Les nuages ne cachèrent point entièrement le soleil; la définition de Dieu, à travers les voiles des mystères, agit puissamment sur l'idéal moral, et sut lui imprimer un caractère spiritual iste si prononcé, qu'il ne saurait être exagéré sans danger pour la conservation de l'humanité.
U y eut même, dans les premiers temps, une tendance excessive à l'ascétisme et à la virginité. Bien que cette tendance ait agi sur les sociétés modernes en maintenant la pureté de l'idéal, je ne dois point me laisser entraîner à préciser son influence.
La doctrine qui fonda la chrétienté ne fit point la création anathème ; mais si elle ne voulut point voir dans le monde physique la cause d'une perdition certaine, elle y vit une tentation permanente et le considéra toujoursavecbeaucoup.de défiance. Le dogme ayant séparé, d'une manière absolue, l'esprit et la matière, l'âme et le corps, le sujet et l'objet, le chrétien ne se rendait point compte des relations qui s'établissent entre ces termes opposés. Tout rapport avec les formes où il ne reconnaissait point d'âme lui était suspect. Le mystère l'enveloppait alors, il était dans l'inconnu. Cet ordre de faits dut être abandonné à l'action du pouvoir, à la législation humaine. Dans toutes les relations avec les objets, le chrétien voyait, sinon un piège, au moins une infériorité. Dans cette direction, il allait jusqu'au stoïcisme, et, par un singulier entraînement, il finit par attribuer, dans le langage, la sensation au corps (à la chair), et par en déshériter l'esprit.
Dans toutes les relations entre les personnes, dans les affections, les sentiments, les croyances, partout enfin où il croyait reconnaître les énergies de l'àme ou du moi humain, le chrétien devait voir une perfection possible et déterminer un idéal qui pût lui servir de type et de modèle.
Cet idéal, étant la forme d'un dogme invariable, devait être invariable lui-même, et les institutions dont il était le type devaient jouir de cette même invariabilité.
La morale et les institutions sociales échappaient donc, comme le dogme, à l'action souveraine. Les plus importantes de ces institutions furent les sacrements; mais, ce qui les caractérise toutes, sans exception, c'est, dans la forme, le caractère religieux du serment et de tous les engagements personnels, et dans l'esprit, la tendance idéale à la constance absolue des affections et des volontés, et h l'indissolubilité des contrats.
Il serait long d'exposer les raisons logiques de ces résultats. Gela serait d'ailleurs inutile, et chacun peut
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principe et d'axiome, pour ainsi dire.
Cette déduction, si facile aujourd'hui, dans l'histoire a demandé des siècles.
Elle se poursuit de Platon à saint Paul, de saint Paul à Grégoire ; du philosophe au chrétien, du chrétien au catholique ; de l'homme d'intelligence, à l'homme d'intelligence et de sentiment; de l'homme d'intelligence et de sentiment, à l'homme d'intelligence, de sentiment et d'application. C'est ainsi que la doctrine envahit la société tout entière, et finit par s'emparer de tous les individus. Elle parle à l'esprit par son dogme, au cœur