‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 19 sur 228 · LIVRE l«r. LES POUVOIRS ET L'OPINION · texte numérisé non relu

LIVRE l«r. LES POUVOIRS ET L'OPINION

drapeau, mais combien le rallient chaque jour et combien r abandonnent.

Aux yeux des hommes habiles et prévoyants la question gît toujours dans cette tendance à la force ou bien à la faiblesse, et l'étude du mouvement des esprits remporte de beaucoup en utilité sur la connaissance de leur état statique.

11 serait puéril de le nier, car les preuves d'un tel état des esprits abondent : si la France en 1848 était déjà républicaine, elle n'avait cependant point encore absolument repoussé l'idée de l'hérédité gouvernementale.

Cette idée n'était plus, il est vrai, pour elle un principe, mais elle était encore une convenance. Ainsi, l'hérédité ne constituait plus un droit ; elle était chassée de la théorie ; mais, dans la pratique, elle pouvait se maintenir comme un fait.

La nation prétendait conserver le droit de choisir ellemême le chef du pouvoir exécutif ; elle ne reconnaissait aucune légitimité indépendante de son adhésion à la personne et distincte de sa souveraineté ; mais il lui semblait que l'hérédité pouvait être un motif de choix, et n'était pas éloignée de considérer une telle circonstance comme une cause déterminante.

Or, n'en n'était plus propre à lui montrer le néant d'un tel motif que l'expérience qu'elle allait faire. Certes, jamais héritier ne devait se montrer plus différent, par le caractère, les habitudes et les idées, de celui qu'il était destiné à représenter. Si, d'ailleurs, il ne comprenait pas sa mission et perdait sa popularité, qu'allait-il arriver?

Le fait d'hérédité perdrait, aux yeux de la plupart, le

caractère de convenance qu'il avait su conserver; h la négation de sa légitimité théorique se joindrait celle de son utilité pratique.

On ne peut nier tout ce qu'une telle conséquence a d'éminemment favorable au parti du mouvement. Pour moi, je pense qu'elle ne saurait avoir été payée trop cher; et j'imagine que les fautes qui ont su produire, en si peu de temps, un résultat si difficile à obtenir, et qui par des moyens directs eût demandé des années, ont été les plus puissants instruments de progrès révolutionnaire qui se pussent rencontrer.

Nous avons, du reste, déjà dit que l'expérience était le véritable enseignement des nations ; pour se débarrasser d'une erreur , il est presque toujours convenable qu'elles en fassent l'essai : de telles leçons sont cruelles, sans doute, mais l'effet en est rapide, et c'est le plus court moyen d'en finir.

Il est difficile de comprendre par quel excès d'inintelligence les conservateurs purs ont pu consentir à jouer ainsi leur plus belle carte, le nom de Napoléon, dans un moment où il n'y avait pas péril en la demeure. C'est là un de ces va-tout, de ces expédients qui ne réussissent qu'une fois et qu'il faut réserver pour les grands jours de lutte, et les moments suprêmes.

On ne conçoit pas mieux comment les orléanistes et les légitimistes, qui ne voyaient certainement pas dans le président de la république l'homme d'une solution définitive, ont pu laisser porter un représentant quelconque de l'idée d'hérédité, à une position dans laquelle ils espéraient , sous peine de se nier eux-mêmes , le dépopulariser et l'amoindrir.

Page 1