‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 20 sur 228 · LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION · texte numérisé non relu

LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION

En de telles circonstances, les idées suivent le sort de leurs représentants, surtout quand elles ont cessé, pour le plus grand nombre, d'être des principes, et qu'elles ne sont plus que des préjugés de convenance et d'utilité. Or, l'idée d'hérédité gouvernementale, si faible aujourd'hui, ne peut supporter de telles atteintes sans succomber pour toujours.

Un mouvement de l'esprit public se fait déjà pressentir.

Par suite du malentendu électoral, un grave dissentiment ne tarda pas à se manifester entre la volonté nationale et l'esprit des pouvoirs constitués. Ce symptôme d'un état anormal dutbientôt s'exaspérera ce point, que le président de la république et la majorité de l'assemblée en arrivassent à atteindre la constitution de la souveraineté par la loi du 31 mai, et l'expression de l'opinion publique par la loi sur la presse. C'est-à-dire qu'ils retournèrent contre le souverain de droit la puissance qu'ils en avaient reçue pour le servir, et tentèrent de lui imposer une direction au lieu de la recevoir de lui. Ils furent ainsi conduits à restreindre la souveraineté et à l'attaquer soit dans l'urne électorale, soit dans la presse périodique, soit dans l'expression réglée par la loi, soit dans l'expression réglée par les mœurs, ces deux grandes catégories de la vie d'un peuple.

Sous la pression de ces actes anormaux, le germe d'un grand mouvement s'est manifesté; une tendance nouvelle de l'opinion est apparue : on s'est demandé s'il n'y avait pas dans un mode de délégation des pouvoirs qui

produisait de tels résultats quelque chose de contradictoire et de vicieux.

En effet, à la suite du grand déchirement de la royauté qui finit par la séparation des pouvoirs législatif et exécutif, il était resté dans les esprits bien des préjugés; ils occasionnaient une sorte de lutte sourde entre la théorie et la pratique dont le résultat fut le gouvernement constitutionnel et représentatif.

Pour ce qui est du pouvoir exécutif, nous venons de dire comment, en même temps que l'hérédité était repoussée comme principe, le choix des électeurs tendait encore à se porter sur une personne royale.

Quelque chose d'analogue se manifestait au sujet du pouvoir législatif. Ce peuple souverain de droit , et désormais émancipé, tendait, après avoir repoussé toute tutelle imposée, à reconstituer en effet dans les assemblées une sorte de conseil de famille destiné à remplacer cette même tutelle dont il s'était débarrassé. Il y avait dans ce fait une véritable reconstitution du principe organique delà royauté; en apparence, elle n'existait plus, en réalité elle existait encore; on avait supprimé la personne, mais on avait conservé la fonction. Les représentants étaient des 750 e de rois, et d'autant plus menaçants pour le souverain que la responsabilité morale elle-même en se fractionnant disparaissait dans le nombre.

Eh bien ! ce danger n'existe plus et le coup est porté, les appréhensions d'un petit nombre ont fait place à une réalité visible pour tous. Chacun a reconnu le péril en sentant la blessure, et déjà se développe avec une merveilleuse rapidité une tendance à reconnaître tout ce

Page 1