LIVRE II. SITUATION MORALE
investiture, souverains eux-mêmes et «représentants directs des dieux ! la chrétienté ne les a jamais vus, et depuis quatre mille ans les peuples qui marchent en avant de l'humanité ne les ont point connus ! Cependant le contrat personnel avait une part immense dans l'organisation catholique. A vrai dire, c'était à son emploi presque universel qu'étaient dues la conservation et l'harmonie de la société. Dès son entrée dans la vie, le chrétien, par le baptême, contractait avec Dieu luimême et ne pouvait rompre ce contrat involontaire sans s'exposer aux peines les plus terribles. D'autres contrats liaient la personne aux interprètes et aux exécuteurs de la loi, aux pouvoirs religieux et séculiers; ces contrats assuraient l'obéissance de tous les individus aux pouvoirs dans les limites tracées par la morale et le dogme. Les engagements volontaires, tels que le mariage, avaient un caractère d'indissolubilité qui provenait de leur nature religieuse ; le divorce par consentement mutuel ne pouvait avoir lieu ; ce n'était point entre eux que l'époux et l'épouse avaient contracté ; c'était avec Dieu même, et Dieu seul pouvait rompre le contrat.
Indépendamment de ce qu'une telle conception ajoutait à la majesté de l'institution, elle assurait la protection de la part du mari, dignifiait l'obéissance de la femme, introduisait l'idée de perfection dans leurs relations, et limitait la tyrannie de l'époux par la loi religieuse.
Pour maintenir cette limite au droit de commandement qui pouvait faire dégénérer son devoir d'obéissance en esclavage, le catholique en appelait contre les abus individuels devant les pouvoirs; contre les abus
du pouvoir séculier, devant le pouvoir ecclésiastique ; contre les abus du pouvoir ecclésiastique, devant le concile, où, dans sa croyance, siégeait l'Esprit-Saint luimême.
Il n'entre point dans mon sujet de faire une étude purement historique et de montrer la relation iotime de l'organisation catholico-féodale, et de toutes les manifestations contemporaines. Partout jaillissaient sans efforts les formes les plus belles et les plus actives qu'eût encore revêtues l'humanité : les universités et les institutions charitables, les corporations et la chevalerie, etc. ; mais il est trois faits dont l'origine et les conséquences suffisent pour rendre sensible à tout esprit attentif le caractère progressif de cette organisation : ce sont les croisades, l'érection des cathédrales et l'affranchissement des communes; les trois plus beaux mouvements réguliers qu'ait enregistrés l'histoire et qu'aient sans doute, jusqu'à la révolution moderne, produits le sentiment de la dignité humaine, l'amour et la volonté.
Mais quand, sur ce sol généreux et si bien préparé, le germe étranger de la révolution eut été déposé, ce fut bien autre chose encore, et de son sein fécond s'élança l'arbre dont les rameaux épais devaient étouffer toute végétation sous leur ombre; l'arbre géant de la conscience humaine et de la liberté.
Si l'on a bien saisi les caractères de l'organisation catholique, on comprendra bien vite les effets prodigieux qui durent résulter en elle de la proclamation des libertés d'examen et de conscience.