LIVRE II. SITUATION MORALE
Tous les contrats personnels, c est-à-dire toutes les relations individuelles, étaient régis par une loi invariable dont la jurisprudence était assurée par la hiérarchie spirituelle.
La liberté d'examen détruisait le pouvoir judiciaire de cette hiérarchie. Chacun était fait juge spirituel ou prêtre au nom de sa raison, chacun pouvait se soustraire aux conséquences du contrat personnel et refuser l'obéissance en déclarant que le commandement lui semblait contraire à la loi religieuse : c'était la généralisation du sacrement de l'ordre au profit de tous. Chacun était encore tenu d'accepter pour vraie la législation révélée, mais chacun était investi du droit de l'appliquer dans les faits et d'en fixer la jurisprudence.
Ce que la liberté d'examen faisait ainsi pour la jurisprudence, la liberté do conscience le fit pour la législation elle-même ; et, comme l'autorité de la raison avait fait chacun juge et prêtre, l'autorité de la conscience fit chacun législateur et révélateur.
La loi morale et religieuse, seule règle des contrats personnels, devenant ainsi individuelle, progressive et vivante, ces contrats n'eurent plus d'autre justification que la conscience intérieure et le consentement raisonnable de la volonté. En d'autres termes, le contrat personnel était nul, et l'on se hata de le déclarer et de faire de cette nullité même le principe de nos codes et l'axiome fondamental du droit nouveau. Toutes les institutions basées sur le contrat personnel cessaient ainsi d'avoir une raison d'être en cessant d'avoir une législation religieuse. Par un matérialisme bien misérable, les hommes qui n'avaient point craint de nier l'esprit des institu-
lions et d'en détruire ainsi l'idéal, reculèrent devant l'anéantissement de ces institutions elles-mêmes , et résolurent d'en maintenir les formes. Ils firent ainsi preuve à la fois d'inintelligence et de lâcheté. Ces contempteurs de l'idée, ces adorateurs du fait, après avoir vaincu le catholicisme, effrayés de leur audace, se réfugièrent dans la nuit du passé. N'osant être de l'avenir, ne voulant plus être chrétiens, ils se crurent sages en devenant païens, et s'agenouillèrent devant le cadavre de l'être harmonieux qu'ils avaient assassiné.
Dans ce chapitre j'ai voulu faire comprendre comment, de l'union des idées et des formes et de leur dépendance logique, découlent l'ordre social et l'amélioration morale des hommes.
Dans le chapitre suivant, j'essaierai de montrer comment la séparation des principes et des institutions, et leur contradiction logique, produisent en ce temps le désordre social et la dégradation des individus.
Quand le corps enferme une âme, j'ai voulu dire comment il naît et se développe dans la vie. Quand l'âme est partie pour toujours, je veux dire comment le corps abandonné se dissout et s'anéantit dans la mort.
Car, à l'heure des révolutions sociales, tout est là : dans le tumulte universel, distinguer ce qui se forme de ce qui se dissout ; aimer ce qui vient, oublier ce qui fuit; au milieu de cet enfantement et de cette agonie, apprendre enfin à naître et surtout à mourir.