‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 197 sur 228 · LIVRE H. SITUATION MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE H. SITUATION MORALE

On a tellement senti l'impossibilité de défendre la contrainte par corps sur le terrain des principes, qu'on s est presque uniquement appuyé, dans ces derniers temps, sur la nécessité de conserver au crédit un élément personnel, et sur l'intérêt même du débiteur qui s'engage éventuellement pour obtenir des instruments de travail.

Je n'ai point à discuter ici la valeur d'une telle excuse. En traitant de notre situation économique, je jugerai la légitimité d'une société dans laquelle, de par le laissez faire, le droit de libre concurrence et de la guerre économique est proclamé; d'un ordre au sein duquel les uns sont armés, et les autres, nus au milieu du combat, sont obligés, pour se procurer des armes, d'engager à des suzerains tant de livres de leur chair et de leur sang, ou tant d'années de leur liberté.

Quant au fond, je n'ajouterai qu'un mot; et, pour le dire, je n'ai pas besoin d'être socialiste, il me suffira de parler en chrétien.

Il s'agit de mon sang ou de ma liberté : vous défendez la contrainte? Autant que mon âme est au-dessus de mon corps, permettez-moi de préférer Shilock.

Une simple hypothèse fera justice de l'excuse tirée des convenances du crédit personnel et de l'intérêt du pauvre.

Les conditions de la guerre du travail et du désordre économique sont surtout cruelles pour les femmes. Leur faiblesse personnelle et l'état de la législation et

des mœurs les placent souvent, alors qu'elles sont privées de protection , entre l'esclavage volontaire et la mort. Eh bien! s'il était arrivé qu'à une époque quelconque la prostitution , au lieu de se faire au comptant, se fût faite à terme avec faculté de rachat moyennant restitution des avances, et qu'un tel contrat eût été reconnu par les lois; si, dis-je, une telle injure au sens moral et à la dignité humaine était devenue légale, il est certain que beaucoup d'esprits honnêtes, de conservateurs convaincus, d'hommes charitables ne manqueraient point de s'indigner contre les utopistes qui se révolteraient contre un tel abus de la faiblesse et de la misère.

Comment! s'écrieraient-ils, ces pauvres créatures, réduites à se livrer, n'ont plus qu'une ressource pour échapper au sort qui les menace; par cette vente aléatoire elles pourront peut-être se sauver , elles gagnent du temps, elles se procurent des moyens de travail et de rachat ; et qui sait ce qui peut arriver ? On citerait des exemples, et l'on finirait par déclarer que les novateurs iusensés qui défendent l' indépendance individuelle n'ont trouvé, pour éviter la prostitution possible, qu'un seul moyen, celui de la remplacer parla prostitution nécessaire. On parlerait ainsi, et l'on justifierait par des arguments semblables la vente à réméré du corps des femmes, et la vente à réméré de la liberté des citoyens.

Une telle comparaison suffit à mettre en lumière la moralité des contrats personnels. Je n'y veux rien ajouter.

LIVKE 11. SITUATION MORALE.

Ce que je combats ici ce n'est point la nécessité des contrats personnels, si Ton veut maintenir notre organisation sociale. Bien au contraire, je reconnais cette nécessité, j'affirme qu elle est laseuleexcuse quel'on puisse logiquement donner au maintien de cette sorte de contrats. Mais ce que j'affirme en même temps, c'est que depuis le jour de la proclamation de la liberté de conscience, le contrat personnel, qui ne peut se justifier que par la théorie du sacrifice de la personne à l'ordre social, a perdu tout le caractère moralisateur qu'il possédaitdans une société basée sur l'obéissance et la foi, pour devenir essentiellement démoralisateur et dégradant dans une société basée sur la discussion et la liberté.

Le contrat personnel n'a pour but que de lier l'individu contre sa volonté, c'est-à-dire de l'obliger à supporter ou à accomplir des actes contraires aux décisions actuelles de la conscience et de la raison.

Si tel n'est pas le but des engagements personnels et si l'on admet que la volonté doit toujours déterminer tous les actes de l'individu, qu'à cette seule condition il manifeste sa moralité, et que par cette seule condition peut se justifier la responsabilité individuelle, alors le contrat individuel devient nul, il est sans objet.

Mais si, comme cela est de toute évidence, le contrat personnel a pour but d'enchaîner au moyen d'une volonté antérieure, c'est-à-dire étrangère, la volonté actuelle de l'individu, la responsabilité humaine s'efface, et la moralité, qui ne saurait aujourd'hui se manifester que par l'obéissance de chacun à la loi vivante, c'est-à-

dire aux prescriptions actuelles de la conscience et de la raison, s'efface en même temps.

J'ai dit, en parlant du jugement en équité, que la société n'avait plus le droit de faire des lois pénales écrites. J'ai développé les raisons qui justifient cette substitution de la loi vivante à la loi écrite : substitution qui n'est autre que celle de la conscience à la révélation et de la raison à la législation.

Or, on doit concevoir que si l'individu engage l'avenir par un pacte quelconque, il substitue de son plein droit une loi écrite à la loi vivante, s'enferme lui-même dans l'ancien droit et devient, au sein de la société, la négation du droit nouveau .

J'ai dit que par ce fait anormal la moralité subissait la plus grave atteinte. Ceci ne fait aucun doute et résulte de cet axiome :

« Toute soumission d'une cause à son effet qui ne renferme qu'une partie d'elle-même , toute vente ou tout échange d'une chose supérieure contre une chose inférieure, tout contrat qui lie une chose relativement parfaite à une chose relativement imparfaite, constitue dans l'ordre religieux une idolâtrie, dans l'ordre moral une prostitution, dans l'ordre économique une perte et une absurdité. »

Si la société est basée sur une loi divine révélée, si telle est votre foi, cette société devient à vos yeux l'expression de l'ordre et de la perfection ; Dieu vit en elle et se manifeste en elle. Vous vous sacrifiez à la société ; vous contractez en vue d'elle. Je le comprends : cela est

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