LIVRE II. SITUATION MORALE
beau, cela est juste. En soumettant ainsi votre volonté à la société, vous sacrifiez l'homme à ce qui est au-dessus de l'homme : cela est légitime.
Mais si la société n'est plus que le résultat des volontés humaines, elle est votre œuvre, ou l'œuvre d'êtres semblables à vous. A ce résultat de la raison et de la conscience humaine, à cet ouvrage de vous et de vos égaux, Ton vous demande de sacrifier votre conscience et votre raison ; à l'œuvre on vous demande de sacrifier l'ouvrier, à l'effet de sacrifier la cause : cela est insensé.Vous adorez une statue que vous avez moulée ; c'est une idolâtrie.
En somme, je dois le répéter, la liberté de conscience et d'examen fait de la conscience individuelle le seul Dieu de l'humanité, de la logique le seul juge.
Si de ces libertés mêmes ne jaillit point une puissante autorité, il faut les nier, les combattre, ou se résoudre au plus affreux désordre, à l'anarchie la plus sauvage. La société n'est plus possible, elle n'a plus de passé, plus d'avenir, et dans le présent elle aboutit à l'individualismeabsolu. Les hommes sont désormais sans religion, sans lois, sans critérium communs.
Mais si les axiomes fondamentaux de la conscience, si les règles de la raison sont, au contraire, identiques dans tous les individus qui constituent l'humanité, alors ces axiomes et ces règles suffisent à remplacer les dogmes et les lois : vrais en tous lieux, en tous temps, ils unissent tous les hommes dans l'espace et dans la durée ; ils franchissent les limites d'un siècle ou d'une patrie, s'emparent de l'orient et de l'occident, de l'avenir et du passé; si cette identité existe, elle est la constitution de la société universelle dans la liberté ; la souveraineté sociale
et l'ordre absolu se confondent avec la souveraineté individuelle et la liberté absolue dans le sein d'une harmonieuse unité. Si cette identité n'est pas, ce mot générique, l'homme, est un non-sens , l'ordre social est un miracle, la souveraineté du peuple et la liberté individuelle sont de vains fantômes et les formes ironiques des anges qui se déchirent au sein du chaos.
Il est si vrai que tout engagement personnel est antipathique à l'esprit de la révolution, que le contrat entre l'individu et la société est déjà singulièrement combattu par les mœurs. Je veux parler ici du contrat militaire.
Il est déjà fort douteux pour le plus grand nombre que l'obligation du service militaire soit légitime ; elle n'est maintenue que par la nécessité, et presque tous les gouvernements ont à leur origine promis de l'effacer de nos lois. Alors que l'ordre social était considéré comme de droit divin et d'une nature supérieure à l'homme, ceux qui lui sacrifiaient leur vie et leur liberté semblaient à juste titre dignes d'un grand respect, et chez les nations chrétiennes le soldat fut toujours très-honoré. Ce sacrifice ne saurait être aussi légitime lorsque l'ordre social est de droit humain ; la société devient sujette à l'erreur, l'obéissance et le dévoûment peuvent s'égarer, la discussion et l'examen deviennent nécessaires. Je ne veux point m'appesantir sur un tel sujet. Les événements récents suffisent à montrer combien l'obéissance passive s'éloigne de nos idées et de nos mœurs. Chacun s'aperçoit si clairement de l'impossibilité où l'on se trouve de lui donner