‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 21 sur 228 · LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION · texte numérisé non relu

LIVRE I". LES POUVOIRS ET L'OPINION

qu'une telle contradiction présente de faux et d'impossible. On commence à comprendre que la souveraineté ne saurait se déléguer, qu'elle est de sa nature inaliénable même à court délai, et qu'à ce prix seul elle peut se conserver. On cherche à s'assurer des garanties contre toute usurpation future, et l'on étudie les moyens d'y parvenir en même temps que l'on attribue chaque jour plus d'autorité à l'opinion publique. La presse a recueilli les bénéfices de cette tendance. Les pouvoirs constitués ont perdu toute influence sur la direction des esprits. La polémique de certains journaux acquiert plus d'importance que les discussions de la tribune; et, quelle que soit l'impatience qu'elle en ait témoignée, le vide se fait autour de l'assemblée.

Celte tendance est des plus heureuses; elle est do nature à nous garantir pour toujours des gouvernements absolus, quelle que soit leur forme. Une dictature ne peut être désormais qu'un fait de guerre, anormal et passager; à moins d'un péril imminent, elle est simplement impossible. Encore quelques jours , et tout pouvoir relèvera du contrôle incessant et régulier du peuple et de l'opinion. Il n'y aura plus de convention , ni d'empire. Ce sont là des formes évanouies d'une idée qui n'est plus.

Nous devons cependant faire une réserve à ce sujet. Le pouvoir est dès à présent subalternisé ; désormais la nation ne se donnera plus des chefs pour leur obéir; mais bien au contraire pour que ces chefs lui obéis-

sent. Mais ce dernier résultat suppose que la nation sache maintenir sa souveraineté. S'il n'en était point ainsi, cette souveraineté devenant l'apanage de quelques factions , le pouvoir serait un instrument dans leurs mains. Certes ce pouvoir serait contesté , sa durée serait courte ; mais le pays rentrerait dans des conditions de guerre et de combats sans trêve ni repos , et subirait une succession de dictatures et de tyrannies apparentes dont la violence serait exagérée par la faiblesse et l'instabilité.

Je rechercherai plus loin les causes de ces possibilités inquiétantes. Je ne puis ici qu'effleurer un tel sujet , et je dois me borner à constater ces faits indéniables : l'indépendance de l'opinion, sa défiance excessive des pouvoirs, son influence croissante , l'énergie de son action critique et l'amoindrissement de tous les pouvoirs qui veulent la modifier ou lui résister.

On ne saurait nier la gravité de telles tendances. Ce sont là des forces évidemment au service de la révolution ; soutenu par ces puissances incessamment actives qui déblaient le terrain devant lui, l'esprit moderne accomplit son œuvre et poursuit sa route à grands pas. Ce mouvement ne tend à rien moins qu'à déplacer absolument le siège de l'autorité. C'est tout uniment l'idée révolutionnaire qui , ayant accompli ce travail théorique en passant du dogme catholique à la liberté de conscience , et de la souveraineté royale à la souveraineté du peuple , après être restée quelque temps vague et incertaine, devient nette et précise , et tend à se réaliser dans la pratique en mettant l'autorité dans le gouverné, et lui soumettant le gouvernant.

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