LIVRE H. SITUATION MORALE
ce prix acheter un seul jour de repos- et d'immobilité.
Chose étrange, que ceux-là même qui se donnent pour mission de défendre une organisation en arrivent à sacrifier leurs principes les plus essentiels à la nécessité de s'assurer le concours et l'assentiment de ceux dont ils proclament l'obéissance indiscutable et passive.
De telles fautes ne s'expliquent que par le désespoir : quand les partis de résistance en sont à ce point, ils ont déjà fermé les yeux, ils se désorganisent d'eux-mêmes, il n'y a plus qu'à attendre et qu'à se croiser les bras. Qu'auraient à faire les révolutionnaires quand leurs adversaires accomplissent leur œuvre?
Les prétendus défenseurs de l'ordre ressemblent en ce temps à des assiégés qui, n'ayant plus de munitions, jettent leurs fusils et leurs canons à la tête des assaillants, et les irritent par une résistance inutile et sans lendemain.
Nous approchons d'une époque violemment agitée. Les guerres prochaines n'auront point le caractère de luttes internationales, elles auront celui des guerres religieuses et civiles ; les diverses armées ne seront point unies et maintenues par le dogme militaire de l'obéissance, elles seront formées de volontaires enthousiastes comme les armées de la république et de la Vendée. Elles n'appartiendront point à un peuple, on y parlera toutes les langues, elles seront européennes. Le lien do chacune d'elles sera une conviction commune. Ce seront
des armées de la foi, démocratiques ou royales. La discipline y sera conservée par la force de l'opinion, l'esprit de parti, le sacrifice aux convictions. On ne dira pas au soldat: Quel engagement as-tu pris? On lui dira: Quelle est ta croyance ? En ce temps on sacrifiera peu de choses à la patrie, bien des nations disparaîtront dans la lutte, et sans doute après elle la chrétienté ne sera qu'un peuple, maison sacrifiera beaucoup à l'idée: les uns lutteront pour Tordre dans lequel leurs pères ont vécu, les autres pour celui dans lequel vivront leurs enfants.
Il faudrait être aveugle pour ne pas voir les préparatifs de cette lutte formidable. La démocratie a déjà montré combien l'idée politique et sociale l'emportait à ses yeux sur l'idée nationale proprement dite. La plupart des conservateurs ne cachent point aujourd'hui des tendances analogues. Je m'abstiendrai de citations et d'exemples qui se présentent en foule à tous les esprits. Dans ce grand tumulte les armées actuelles disparaîtront nécessairement parce qu'elles ne répondront ni aux idées, ni aux faits, ni aux besoins. Quant à ces armées nouvelles dont je parle, il est évident qu'elles në sauraient durer longtemps ; leur œuvre accomplie, elles se disperseront d'elles-mêmes, et les Etats européens se trouveront enfin dans les conditions nécessaires de la souveraineté de tous et de la liberté, unis et sans armée, comme ceux de la république américaine.
Chacun, dans sa conscience, doit se préparer à cette
lutte suprême et songer à l'adoucir. Elle résultera des
conditions mêmes de l'Europe. Elle est fatale, inévitable.