LIVRE II. SITUATION MORALE
les luttes politiques ont envahi le terrain du sacerdoce et du salaire ; que les conditions électorales qui donnent naissance aux corps chargés de les défendre, soumettent les éventualités de cette défense aux fluctuations des opinions et en rendront le succès aléatoire pour ne pas dire impossible ; si, dis-je, l'on songe à tout cela, on ne peut s'empêcher de conclure à l'instabilité d'une organisation sociale dont la base et le sommet sont ainsi livrés à toutes les chances de l'avenir, privés de lien conservateur et de soutien, et dont le sort est soumis aux oscillations de l'esprit des corps électifs et de l'opinion publique.
Avant de parler du mariage, je dois attirer l'attention sur un phénomène très-général qui se rattache au sujet de ce chapitre.
Dans notre ordre social, presque toutes les fonctions spéciales sont de véritables contrats personnels par lesquels les fonctionnaires s'engagent à remplir certains devoirs moyennant la jouissance Je certains droits.
La société tout entière repose elle-même sur un certain ensemble do droits et de devoirs, commun à tous les citoyens. Cet ensemble est ce que l'on doit entendre par ce mot, le contrat social.
Mais, à mesure que certains devoirs deviennent plus pénibles ou plus étroits pour certains individus, les droits qui correspondent à ces devoirs et qui en sont le prix, la valeur échangeable, pour ainsi dire, s'accroissent et deviennent plus avantageux.
Le devoir devenant plus difficile, on a du pousser les
fonctionnaires à l'accomplir au moyen d'une sévérité législative exceptionnelle, et d'autre part, les mœurs ont dû contribuer à compenser cette contrainte.
Les deux grands moyens de conservation des divers rouages de la société sont donc les codes et les honneurs spéciaux, en d'autres termes, le respect et la pénalité.
Or, les lois s'adoucissent, le respect s'éteint, nécessairement les droits et les devoirs spéciaux perdent leur ancien caractère, les traditions s'oublient, et l'action de presque tous les corps constitués se dénature avec une effrayante rapidité. Ce symptôme dépend d'une cause profonde : il est le résultat du mouvement social et d'une grande modification dans les idées. Il ne veut pas dire que les hommes valent moins, mais seulement qu'ils s'identifient moins avec la spécialité du corps dont ils sont parties. En réalité, la société y perd, et tellement, que ce phénomène peut être considéré comme le signe d'une désorganisation très-dangereuse. Il importe médiocrement, en effet, à l'ordre social que les divers fonction naires dont il a besoin se distinguent par de nombreuses qualités, mais il lui importe beaucoup qu'ils possèdent à un haut degré les qualités nécessaires à leur fonction. Or, une tendance contraire à ce besoin se dénote très-énergiquement, et de plus en plus tout le monde se ressemble. Le prêtre est plus homme; je ne veux point dire qu'il y perde, mais la société y perd : il est moins prêtre ; le soldat est plus homme, il est moins soldat; le magistrat est plus homme, il est moins magistrat; et déjà l'avocat, le médecin, le notaire, sont à peine avocat, médecin ou notaire : ils sont tout simplement hommes. Si les relations y gagnent en largeur et en so-