LIVRE II. SITUATION MORALE
hommes comme chez les animaux, on se ménage ainsi l'influence d'une éducation tournée dès le premier âge vers un but que l'enfant accepte comme une nécessité, et qui le pénètre de cet esprit de corps, de cette grâce d'état, dès le berceau.
Les aristocraties ont d'autant plus de tort de se glorifier de leurs qualités, alors qu'elles ont perdu leur utilité sociale, qu'elles ne les obtiennent jamais qu'en se déshumanisant, pour ainsi dire; dans ce travail de spécialisation, les races perdent toujours plus qu'elles ne gagnent. Ce n'est point impunément que l'on refait la nature humaine. J'ai déjà fait voir à quel prix Lycurgue avait construit la race des Spartiates. Certes, elle avait de glorieuses qualités, mais par combien de sacrifices avaient-elles été obtenues?
Quand on veut se procurer ainsi certaines aptitudes de race, il faut toujours, pour réaliser cette hypertrophie de certains organes, en atrophier quelques autres, et les résultats apparents sont d'autant plus brillants qu'on en a «supprimé davantage; cela est si vrai que lorsque les aristocraties veulent s'humaniser en se complétant, elles perdent bien vite leurs caractères distinctifs et spéciaux, et qu'elles deviennent abusives et injustifiables en droit parce qu'elles sont inutiles. Un des exemples les plus frappants de cette vérité s'est produit en France. Quand la noblesse, appelée à la cour, voulut ajouter des qualités nouvelles à sa valeur presque purement militaire, elle perdit une partie des dons remarquables qui la caractérisaient. A mesure qu'elle ajoutait quelque chose à sa manière de comprendre et de sentir, il lui arrivait ce qui arrive à notre société tout entière;
elle perdait en hauteur ee quelle gagnait en largeur. Elle eut de la littérature, de la philosophie, de la science, de l'amour du luxe et des plaisirs, enfin, elle devint humaine, mais elle ne présenta plus de caractères d'exception. Si bien qu'elle se vantait encore d'être une institution essentiellement militaire et gouvernementale, alors que la bourgeoisie pouvait lui montrer des administrateurs plus habiles, .des ministres plus intelligents et plus hardis, des généraux qui ne demandaient qu'une armée pour gagner des batailles. Elle pouvait toujours se vanter de plus de finesse dans les appréciations usuelles, de plus de délicatesse dans les formes, de plus de bienveillance extérieure et de dignité habituelle dans l'exercice du pouvoir; mais à quel prix conservait-elle ces derniers vestiges de son utilité gouvernementale? Au prix de l'ignorance de la plupart des sciences exactes et techniques, et d'une inintelligence presque absolue des relations industrielles et commerciales : tant il est vrai que l'homme vaut l'homme, et qu'on n'exagère certaines aptitudes qu'en diminuant d'autres aptitudes. La création des aristocraties, et, pour parler .d'une manière plus générale, l'hérédité des fonctions et l'esprit de corps n'ont pour but que d'obtenir ce développement de quelques organes aux dépens de quelques autres, et de rompre ainsi l'équilibre de l'organisation humaine.
L'hérédité des fonctions a presque entièrement disparu, cependant il en reste quelque chose dans l'hérédité de la propriété du sol. Je dirai plus loin les motifs