‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 205 sur 228 · LIVRE II. SITUATION MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE II. SITUATION MORALE

de cette assimilation entre Ja propriété de la terre et les fonctions sociales.

L'esprit de corps diminue tous les jours, et il est peu d'hommes qui ne soit plus flatté de la considération qui s'attache à l'ensemble de ses qualités comme homme, qu'à celle qui serait déterminée par sa valeur professionnelle. Les récompenses honorifiques (la légion d'Honneur) ont perdu tout caractère spécial.

Pour préparer à cette spécialisation de l'individu il reste donc l'éducation , pour la maintenir il reste la vocation ; or l'éducation est contrariée par le ton social, la vocation par la tendance de l'homme à se généraliser lui-même en variant les objets de ses travaux.

C'est qu'en effet la société n'a plus le droit de modifier ainsi l'homme , et d'exiger qu'il se dénature pour remplir le rôle qu'elle lui assigne et la servir. Puisant son origine dans l'autorité humaine, elle est une conséquence de la conscience individuelle; elle doit se faire pour l'homme, et l'homme ne veut plus se faire pour elle. Entre ces deux termes, l'homme et la société, celui qui doit se modifier, c'est-à-dire se moraliser pour devenir adéquat à l'autre, ce n'est plus l'homme; c'est la société.

Voilà le côté profondément sérieux sous lequel doit être envisagée cette décadence de l'esprit de corps , et cette tendance actuelle de tous les hommes à se généraliser de plus en plus. Ils s'affirment, ils sont dans leur droit, et nul ne peut s'y opposer. Que la société s'arrange de cela, c'est l'affaire de tous, mais nul ne se modifiera désormais pour elle.

Or, sans la spécialisation des fonctions, l'ordre social,

tel qu'il est encore constitué de nos jours, est tout simplement impossible. S'il ne se modifie pas de manière à devenir compatible avec le besoin invincible dont je parle en ce moment, il sera tout simplement encore détruit et désorganisé.

Voilà le fait, il est convenable qu'on y songe.

Cette tendance générale a déjà été caractérisée par moi dans le chapitre sur le jugement en équité en ces termes :

Désormais ce ne sera plus la société qui justifiera l'homme, mais ce sera l'homme qui justifiera la société.

Enfin l'on ne croit plus que l'homme doive se faire pour la société, mais bien la société pour l'homme.

De ces deux termes mis en présence, l'homme et la société, s'il y a conflit, celui qui devra se modifier ce ne sera plus l'homme, mais la société.

L'estime ne s'attachera plus à l'homme, suivant qu'il se sera rendu plus ou moins conforme à la doctrine sociale.

Mais l'estime s'attachera d'autant plus à la doctrine sociale, qu'elle sera plus ou moins compatible avec les besoins et les désirs des hommes.

Un tel mouvement de l'opinion n'est que la conséquence morale de la déclaration légale de la liberté de conscience.

Ce grand principe se manifeste ainsi complètement en transformant les mœurs et les lois.

Il suffit de ce que je viens de dire pour montrer com-

Page 1