LIVRE II. SITUATION MORALE
bien est inintelligente et mensongère cette assertion que le socialisme entreprend de changer la nature humaine, alors que c'est dans cette nature elle-même qu'il trouve sa justification, et qu'à la différence du catholicisme, qui crée l'idéal social tout d'abord, et tente de ramener les hommes à cet idéal fixe et supposé parfait, le socialisme accepte comme idéal la nature humaine, et tente de ramener la société vers cet idéal qu'il regarde comme parfait et de droit divin , tandis que l'ordre social est à ses yeux imparfait et de création humaine.
Il ne faut point s'aveugler sur les résultats d'une telle tendance. Elle est d'autant plus grave qu'elle est universellement acceptée, et que l'immense majorité des citoyens la regardent comme essentiellement bonne et légitime.
Tout effort pour combattre ce mouvement semblerait une tentative pour recréer des aristocraties et pour chasser de la société le grand principe de l'égalité. L'instinct public ne se trompe pas, l'inégalité ou pour mieux dire la différence des droits et des devoirs est en effet le seul moyen de reconstituer largement l'esprit de corps et l'identification de l'homme avec sa profession.
Il y a plus, les femmes, dont l'action est si puissamment conservatrice, et chez lesquelles la force du sentiment familial produit d'ordinaire le respect de la tradition; les femmes se sont montrées sous ce rapport plus révolutionnaires encore que les hommes.
Or, quand l'influence de F amour et de la liberté vient à dominer celle des sentiments de famille et de la tradition , c'est-à-dire, quand l'élément conservateur par excellence, la femme, agit dans une société dans le sens du mouvement, il ne reste plus qu'à prononcer le « consummatum est, » et à chercher dans des principes nouveaux les moyens d'organiser un ordre social compatible avec les nouvelles tendances des mœurs.
Ceci ne fait plus doute; partout le ridicule s'attache en quelque sorte aux hommes qui , profondément dévoués à l'ordre social, lui font le sacrifice entier de leur individualité, et ne songent qu'à s'absorber dans leur fonction et à la remplir avec perfection et conscience.
Il ne faut donc point leur faire un reproche de reculer devant un tel sacrifice, alors que personne ne leur tient compte de leur dévoûment.
Mais il n'en est pas moins vrai que le respect qui s'attachait aux fonctionnaires disparaît forcément du corps social , et que d'autre part les fonctions sont mal remplies.
Ainsi je ne crois dire rien d'offensant pour l'armée en affirmant que l'esprit militaire s'éteint tous les jours. On n'aime plus à s'entendre louer uniquement comme soldat.
De même, il y a tout autant de distance entre nos anciens parlements et nos cours de justice, qu'entre Notre-Dame de Paris et Notre-Dame de Lorette.
Quant au prêtre, il n'est plus reconnaissable ; il devient chaque jour plus semblable à tout le monde , et dans quelques années il ne sera qu'un célibataire habillé de noir.