LIVRE H. SITUATION MORALE
Un des signes les plus apparents de ce mouvement des esprits, est l'abandon de l'uniforme et de tous les signes distinctifs. On s'efforce de faire oublier à tous les nécessités de sa position, et bientôt on les oublie soi-même ; on craint d'être pédant, on cesse d'être digne; on néglige à la fois ses devoirs et ses droits, et pour éviter le ridicule on consent à perdre le respect.
De l'absence de foi religieuse ou sociale est née l'indifférence individuelle; l'homme, sans cause première, ne se comprend plus , et ne conçoit pas ses travaux sans cause linale. Chacun a le scepticisme de soi-même, et nul ne se prend désormais au sérieux.
Dans le chapitre suivant, en examinant les modifications qu'ont subies les bases du contrat personnel le plus général (le contrat social), je tâcherai de déterminer la cause invincible et profonde de cet état de dissolution des relations humaines et de cet affaissement de toutes nos hiérarchies organiques.
Je dois auparavant dire quelques mots du mariage. C'est un sujet très-délicat. Indépendamment de la nature des sentiments que le mariage doit régler, et de son importance morale, il domine la constitution de la famille. Or, l'organisation familiale est le plus puissant élément de conservation que renferment les sociétés modernes: en touchant au mariage on touche aux organes vitaux de l'ordre social; là toute blessure est mortelle. Aussi dans un tel examen l'on ne saurait apporter trop de soin, de défiance de soi-même, de modération et de prudence ; cependant la maladie est certaine, le péril est imminent,
et ce serait une timidité que Ton pourrait à bon droit taxer d'indifférence et de mépris pour les hommes, ou d'égoïsme et de lâcheté, que de reculer devant l'étude d'une crise inévitable, de laquelle tous doivent être prévenus, à laquelle tous doivent se préparer.
Plusieurs affirment que l'on doit s'interdire la discussion sur un tel sujet. Je l'ai déjà dit, ce ne sont là que les affirmations de la peur. En se croisant les bras, en fermant la bouche et les yeux on ne sauve rien, et ce n'est point à l'heure du danger qu'il est convenable de s'endormir et surtout de s'irriter contre ceux qui veulent rester éveillés. On dit, il est vrai, pour justifier le silence, que ces discussions agitent des masses nombreuses, unissent des intérêts égoïstes» accoutumés à la violence, et qu'ainsi, sous prétexte de science et d'études, elles sont un appel à la force brutale et à l'ignorance.
Cette fin de non-recevoir, vicieuse en principe, est absolument sans valeur dans la question spéciale que je veux traiter ici.
Encore aujourd'hui le petit nombre des citoyens participent directement aux fonctions politiques ; la propriété foncière est accessible à un beaucoup plus grand nombre; la très-grande majorité des citoyens mâles est libre de participer à tous les droits du père et de l'époux, et, bien loin de la restreindre, l'action sociale s'efforce de protéger cette liberté. Il résulte de cet état de choses la plus grande facilité à grouper des intérêts nombreux et égoïstes contre un gouvernement et à le renverser par la violence. Une révolution économique qui