‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 208 sur 228 · LIVRE II. SITUATION MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE II. SITUATION MORALE

modifierait réellement le système d'organisation de la propriété foncière est beaucoup plus difficile; quant à l'organisation familiale, elle est absolument inattaquable par la violence ou la réunion d'intérêts ennemis, et l'on peut affirmer qu'elle ne saurait être atteinte que parles changements qui s'opèrent dans les idées et dans les mœurs. Cela est si vrai, que les pouvoirs politiques sont en ce temps généralement attaqués et critiqués par tout le monde, que l'organisation économique est suspecte surtout aux classes Jes plus nombreuses et les plus ignorantes, lesquelles ne songent point à porter atteinte à la législation qui régit la famille ; tandis que le mariage jouit d'un moindre respect théorique et d'une moindre autorité dans les classes les plus riches et les plus influentes qui défendent l'ordre économiqueavecle plus d'énergie.

Les révolutions violentes sont ainsi d'autant plus difficiles qu'elles offrent plus de gravité; lorsqu'elles doivent être radicales elles sont même impossibles, et la société met sous la sauvegarde des intérêts individuels les plus nombreux les organes les plus nécessaires à sa durée.

L'édifice social peut en effet supporter de nombreuses révolutions politiques sans être sérieusement ébranlé, il peut même résister à des transformations économiques de la nature la plus menaçante en apparence ; mais il s'é- , croule toujoursdèsqu'unchangementessentiel seproduit dans l'organisation familiale et dans les lois qui règlent les rapports entre l'homme et la femme, le majeur et le mineur, le tuteur et le pupille.

Ces rapports sont aujourd'hui menacés; leur conservation est devenue précaire. J'ai déjà signalé plusieurs des causes qui contribuent à ce résultat. Un des sympto-

mes les plus dignes d'attention par lequel elles se manifestent, est la difficulté logique de défendre l'organisation de la famille. On tombe généralement, à ce sujet, dans une pétition de principe singulière. L'autorité religieuse ayant perdu sa valeur législative, on justifie l'indissolubilité du mariage par la nécessité de l'éducation et de la tutelle des enfants ; puis Ton justifie les droits de tutelle et d'éducation du père et de la mère parla nécessité de donner à l'union des sexes une base sentimentale et morale durable que n'offre pas l'amour, quels que soient les efforts qu'ait tentés l'humanité pour donner à celte passion un caractère permanent auquel elle a jusqu'à présent résisté.

Il est superflu de discuter un tel raisonnement, bien qu'il soit tenu parles hommes qui conçoivent le mieux les besoins de la société. Il n'est point seulement un cercle vicieux, il repose en outre sur une étrange conception de la vie; en basant exclusivement l'union de l'homme et delà femme sur le sentiment familial il réduit la fonction de l'amour à néant. L'amour devient en effet inutile, on n'en comprend plus la cause finale, on se demande avec inquiétude qu'elle est cette anomalie d'un organe moral superflu; la plus ardente et la plus noble des passions n'est plus qu'un non-sens, une course folle, un élan sans cause et sansbut, au sein de cette humanité dont le mariage de convenances et de raison est devenu l'idéal.

Je n'exagère rien ; ces funestes doctrines ont envahi les couches supérieures de la société ; elles filtrent len-

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