LIVRE II. SITUATION MORALE
Quant à la contrainte, loin de la favoriser, le législateur, en acceptant une monstruosité qui lui parut nécessaire, l'entoura de difficultés prévoyantes : il en limita la durée; puis enfin la contrainte n'oblige point à agir de son corps contre sa volonté : elle n'est que l'empêchement d'agir, elle n'est point l'esclavage.
Si, voulant élever le mariage au-dessus des contrats individuels, on le considère comme un engagement nécessaire à la patrie, alors il s'égale au mariage antique, et nos femmes deviennent des engagées volontaires au service de l'Etat. Mais encore, même pour sa défense, l'Etat n'accepte que des engagements limités, et le sentiment delà liberté individuelle ne permet déjà plus que leur durée puisse dépasser *sept ans. C'est qu'en effet celui-là seul est responsable et libre qui peut à tout moment disposer de lui-même, et l'on ne peut consentir à ce qu'il se prive de ce droit, sans les motifs les plus graves.
Ces graves motifs existent en effet pour le mariage, et ce serait un grand malheur s'il venait subitement à cesser. Ce malheur nous menace, et nous venons d'exposer quelques-unes des causes qui rendront cette institution de plus en plus précaire, et qui chaque jour en rendront le contrat et les devoirs moins sacrés. Le temps est donc venu de s'en préoccuper.
La justification du mariage par la raison d'Etat lui enlève en effet tout caractère de grandeur et de moralité. Esclave du peuple souverain et de l'intérêt public, cette grande institution, qui dominait toutes les nations occidentales, est livrée aux discussions, aux amendements
des législateurs, à la dispute des hommes. Invariable autrefois, œuvre de Dieu lui-même, puisant dans son origine la preuve de sa perfection, et, dans son invariabilité, celle de sa divinité, désormais à chaque frontière elle devra changer : là le divorce, ailleurs un divorce plus facile ou plus complet, ici l'indissolubilité. Œuvre humaine, variable, imparfaite, condamnée par son origine et sa forme aux changements et à la mort, devant laquelle ses créateurs s'iuclinent, qu'ils veulent arracher à la discussion et à la critique, qu'ils adorent, qu'ils disent sacrée, parfaite, absolue. 0 constitutions décrétées ! ô lois civiles ! ô dérision du progrès ! ironie !
Ah ! s écrient-ils, nous connaissons la valeur de nos œuvres, elles sont infimes, nous le savons. Mais nous allons d'un monde vers un autre monde; la route est pénible, ardue; laissez-nous la parcourir avec lenteur et nous conduire avec prudence. Nous ne pouvons arriver en un jour, il faut concilier les besoins de l'avenir et les traditions du passé.
Ah ! légifères, soyez prudents! il le faut. Si les hommes s'enfermaient toujours dans le cercle de l'absolu, la société, divisée en partis inconciliables, s'éteindrait dans une guerre d'extermination implacable : je le sais. Mais sachez-le bien aussi : partout dans le monde harmonique la conciliation est un mensonge. Entre six et sept coups de marteau, il n'est ni fraction de nombre, ni nombre de coups de marteau possibles ; entre un pentagone et un. hexagone, il n'est point de figure ayant plus de cinq et moins de six côtés ; entre deux notes justes, dans la gamme il n'y a que des notes fausses; dans l'échelle du possible, entre deux espèces il n'y a place que