‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 219 sur 228 · LIVRE U. SITUATION MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE U. SITUATION MORALE

conforme à la conception de l'ordre que possèdent les classes ignorantes. Elle a perdu de sa stabilité en devenant plus facilement attaquable par la philosophie; mais, ce qui est bien autrement grave, elle confirme les classes inférieures dans leurs conceptions arriérées, elle cesse de servir à l'enseignement et à l'élévation morale du peuple, elle ne restitue plus une conception de l' ordre qui n'est plus en elle, et, par ces motifs, elle dénature indirectement l'enseignement de l'Église, et frappe ainsi d'impuissance l'action conservatrice des idées religieuses.

Le catholicisme s'adressait à la classe savante par sou dogme, à la classe moyenne par sa morale, à la classe ignorante par ses institutions.

.La philosophie moderne ayant définitivement fait divorce avec le spiritualisme, l'Église a dù renoncer à l'enseignement dogmatique, repoussé désormais par la classe à laquelle il s'adressait.

Les institutions sociales étant définitivement indépendantes de la donnée religieuse, l'Eglise a vu la classe ignorante se séparer d'elle, faute d'un enseignement apte à lui faire comprendre l'importance de la religion.

Ainsi s'est produit le rétrécissement fatal du champ sur lequel s'exerce l'action de l'Eglise. Ce champ se rétrécit par les deux extrémités, et comme les femmes sont généralement moins avancées que les hommes, il s'ensuit que l'influence morale de la religion devient nulle sur les hommes des classes lettrées et sur les femmes des classes illettrées.

D'autre part, le dogme devenant inutile au maintien

de l'influence de l'Eglise, elle dut y attacher moins d'importance et renoncer à en assurer la pureté par des polémiques dangereuses dont le siècle ne s'occupait que pour l'attaquer elle-même quand il daignait sortir de son indifférence.

En même temps l'Eglise dut s'efforcer de compenser le vide que le nouveau caractère des institutions laissait dans son enseignement, et tenter de conserver son influence en donnant à sa morale des tendances, à son culte des formes qui pussent impressionner les sens et ramener dans son sein les classes que l'organisation sociale avait cessé d'y pousser.

Ainsi se sont produits le casuisme dans la morale, l'oubli du dogme, le sensualisme du culte, la transformation, enfin, du christianisme en jésuitisme.

Ce que j'ai dit plus haut suffit pour faire apprécier toutes les conséquences de cette transformation, et ce que je dis ici, pour en montrer la nécessité fatale.

En perdant la direction de la politique et de la philosophie, l'Eglise s'est vu enfermer dans un cercle de fer ; dans ce cercle il lui faudra mourir lentement et se corrompre. Elle est comme une armée dans une place assiégée où la peste a pénétré. Elle n'a plus qu'une ressource pour se sauver et pour sauver son peuple, c'est de reconquérir par une sortie vigoureuse tout le terrain qu'elle a perdu.

Cette sortie ne sera point sans danger : les assiégeants sont prêts. Ils attendent. En politique ils répondront par la révolte, en philosophie par le silence.

Qu'est-ce en effet qu'une morale sans dogme et sans institutions sociales? quelque chose de vacillant et d'in-

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